Cannes 2025 : L’Inconnu de la Grande Arche, le cube qui fait perdre la face

Mais qui est donc Johan Otto von Spreckelsen, cet architecte danois dont presque personne ne connaît le nom ? Comment un tel artiste a-t-il pu tomber complètement dans l’oubli ? Dans L’Inconnu de la Grande Arche, Stéphane Demoustier fournit des éléments de réponse en nous plongeant dans la construction d’un monument emblématique de Paris, entre 1983 et 1987. Le drame traite avec intelligence des liens de dépendance étroits entre création artistique et pouvoirs publics. Il rend aussi un bel hommage au travail d’un homme, à l’œuvre d’une vie.

Rares restent les films qui traitent l’architecture comme sujet central. Playtime de Jacques Tati s’est intéressé à l’urbanisme moderne. Plus récemment, The Brutalist a dressé le portrait d’un architecte hanté par son vécu dans les camps de concentration. Quant à Eiffel, il abordait le chantier de la Tour, mais sous un angle plutôt romanesque.

Après Borgo, Stéphane Demoustier regagne la capitale pour se pencher sur une personnalité ombrageuse. Celle de Johann Otto von Spreckelsen, un professeur danois qui a remporté en 1983 un concours d’architecture international lancé par François Mitterrand. Une figure qui nous ramène aux origines de l’iconique Arche de la Défense, « un cube » tout à fait singulier.

L’artiste, le technicien et le bureaucrate

L’Inconnu de la Grande Arche s’ouvre sur l’annonce du lauréat du concours organisé par la Présidence de la République. Surprise. Johann Otto von Spreckelsen, l’architecte danois, est non seulement absent, mais aussi injoignable. Lorsque l’artiste débarque enfin, il reçoit tous les honneurs de François Mitterrand, qui pense avoir trouvé l’homme idéal : un rêveur ambitieux qui ne recule devant rien pour accomplir son œuvre. Malgré l’absence flagrante de ressemblance physique, Michel Fau donne au Président socialiste une figure de mécène pleine d’humour et presque enfantine.

Pour réaliser son projet de cube, sous l’égide du centre international de la communication (Cicom), l’architecte doit composer avec Jean-Louis Subilon, un bureaucrate nerveux campé par Xavier Dolan, et Paul Andreu, le « maître d’œuvre de réalisation », concepteur de Roissy, interprété par Swann Arlaud. Tous pris entre différents étaux, ils peinent à avancer. Subilon se soucie du budget, Andreu de la technique et de la réglementation, alors que Johann, intraitable, refuse de modifier la moindre ligne de son cube. Cette œuvre, c’est celle de sa vie. Le monument devra s’élever à 110 mètres, briller dans la lumière grâce au meilleur marbre blanc italien, et comporter des nuages. Créateur à l’ancienne, l’architecte danois rejette également toute utilisation du numérique prôné par Andreu.

L’Inconnu de la Grande Arche montre les désillusions d’un artiste progressivement dépossédé de son œuvre. Constructeur de sa propre maison et de quatre églises, Johann, incarné par Claes Bang (The Square) découvre vite les contraintes de la gestion d’un chantier colossal, et surtout, les blocages de l’administration française. Un cadre très étriqué qui ne lui permet pas de s’exprimer comme il l’entend, à l’image du verre collé, interdit en France. Les revirements politiques s’ajoutent également à l’équation. Lorsque Mitterrand, le seul à accorder à l’architecte une confiance aveugle, doit composer avec un nouveau gouvernement de droite, les financements publics s’envolent. Avec l’arrivée du RPR et des plans d’austérité budgétaire menés par Alain Juppé, le projet doit se tourner vers des investissements privés pour subsister. Le réalisateur français s’attache ainsi à montrer que l’art et la politique doivent avancer ensemble pour trouver les compromis nécessaires à la finalisation d’une œuvre. Seul, un artiste buté ne peut rien achever. Un cube ou une arche, c’est pareil.

« A cube is a cube »

Cette affirmation de Johann pourrait être reformulée par l’art, c’est l’art. Un travail de création pur qu’il convient de respecter autant que les édifices religieux bâtis par l’architecte danois. Très taiseux sur les origines de son idée, l’artiste explique simplement que Paris ne possédait pas de cube, à l’heure où Pei construit à quelques kilomètres la pyramide du Louvre. Ce souci des figures se traduit jusque dans la forme carrée de l’écran, qui compose lui-même un cadre jouant sur les perspectives.

La réalisation de ce cube iconique devient peu à peu obsessionnelle, maladive pour son auteur rongé par une volonté créative existentielle. Entre œuvre artistique et film politique, Stéphane Demoustier signe une grande arche passionnante. Si l’image de l’administration française n’est pas toujours flatteuse, il change notre regard sur la dalle de la Défense.

Ce film est présenté à Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025.

L’Inconnu de la Grande Arche : fiche technique

Réalisation : Stéphane Demoustier
Scénario : Stéphane Demoustier d’après le roman de Laurence Cossé « La Grande Arche » © Editions Gallimard 2016
Interprètes : Claes Bang, Sidse Babett Knudsen, Michel Fau
Image : David Chambille
Son : Julien Sicart Tan-Ham
Décors : Catherine Cosme
Costumes : Camille Rabineau
Montage : Damien Maestraggi
Musique : Olivier Marguerit
Société de production : Ex Nihilo (Muriel Meynard)
Coproduction : Zentropa (Danemark)
Distribution : Le Pacte
Pays de production : France
Genre : Drame
Durée : 1h44

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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