Rencontre avec Tudor Giurgiu pour « Libertate »

C’est une histoire oubliée, enfouie dans les marges de la Révolution roumaine de 1989 : celle de centaines de prisonniers enfermés dans une piscine vide à Sibiu. Un épisode méconnu, presque irréel, que le cinéaste a découvert par hasard, mais qui s’est immédiatement imposé à lui comme un concentré de tragédie, de tension et de complexité humaine. Avec Libertate, Tudor Giurgiu revient sur ce moment précis où la violence d’État, la confusion révolutionnaire et la manipulation médiatique se sont entremêlées au point de brouiller durablement la frontière entre victimes et bourreaux.

Au-delà du simple devoir de mémoire, ce film interroge la notion de liberté, sa conquête et surtout, ce que l’on en fait après. En donnant la parole à des survivants longtemps restés silencieux, en incarnant l’histoire à travers le regard d’un policier ordinaire, le réalisateur propose un contrechamp aux récits héroïques souvent enseignés. Libertate devient ainsi un miroir tendu à la Roumanie contemporaine, mais aussi un écho universel à d’autres tragédies en cours, rappelant que l’Histoire, même lorsqu’elle semble lointaine, continue de façonner notre présent.

Notre échange avec le réalisateur…

On entre dans une nouvelle société démocratique… mais avec qui ? Avec des gens qui ont caché leur passé, vécu dans le mensonge.

Comment avez-vous découvert l’histoire de prisonniers dans une piscine pendant la révolution roumaine de 1989 ?

Par hasard. Tout le monde connaît les grands événements de la Révolution à Bucarest ou à Timișoara, mais cette histoire de piscine est un épisode très singulier. Quand quelqu’un me l’a racontée, j’ai tout de suite perçu qu’elle contenait tous les ingrédients d’un scénario de film. C’est rare de trouver un récit aussi fort, situé en un seul lieu, où les « héros » côtoient des personnages ambigus, certains liés à la police du régime de Nicolae Ceaușescu. Dès que j’ai compris ce qui s’était passé, j’ai su que je devais en faire un film.

Et pourquoi avoir choisi de la raconter aujourd’hui ?

Je pense que le thème de la liberté est toujours d’actualité. Il ne s’agit pas seulement de notre destin en tant que pays issu du communisme. C’est un sujet important aujourd’hui, surtout si l’on tient compte des manipulations actuelles par les médias et les réseaux sociaux, comme TikTok.

Notamment parce que la désinformation est une pratique courante en ce moment.

Exactement. Et à l’époque communiste, tout passait par la télévision publique, qui a énormément manipulé la population pendant cette période précise de la révolution. Cela a conduit à la mort de nombreuses personnes.

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©Libra Films

C’est ce décalage que vous montrez dans Libertate, entre les discours de propagande et la réalité des événements.

Oui. En me documentant pendant la production, j’ai rencontré les véritables survivants de la piscine. Cela m’a énormément aidé à écrire le scénario, avec ma co-scénariste, Cecilia Ștefănescu. Nous avons compris que c’était un épisode profondément traumatique pour beaucoup d’entre eux. Certains vivent encore à Sibiu mais n’évoquent pas ces événements, ni avec leurs enfants ni avec les jeunes qui, en général, n’en savent rien.

Pendant la promotion du film en Roumanie, certains de ceux qui avaient été enfermés dans la piscine m’ont remercié de ne pas avoir tout montré. En réalité, il y a eu plus de blessés, et beaucoup plus de sang. J’ai senti que raviver ces souvenirs atroces était extrêmement douloureux pour eux.

J’ai aussi parlé à des gens très ordinaires, à qui j’ai demandé s’ils faisaient partie de la Securitate ou s’ils étaient simplement policiers. L’un m’a répondu : « Non. J’étais juste un adolescent qui se promenait avec sa copine, mais je n’avais pas ma carte d’identité. » L’armée l’a alors considéré comme suspect et l’a enfermé avec les autres dans la piscine.

Le moment le plus difficile pour moi a été la rencontre avec la famille qui se trouvait dans une voiture ce jour-là. Je ne savais pas que la femme était enceinte. Ils m’ont raconté qu’elle et son mari avaient été emmenés à l’hôpital, où on les a immédiatement accusés d’être des terroristes. Le mari a été envoyé à la piscine, tandis que la femme blessée a pu rester à l’hôpital. Pendant deux semaines, elle a été étiquetée comme terroriste. Nous avons parlé pendant près d’une heure, et j’ai dû poser des questions très délicates. Le père a fondu en larmes. J’ai dû arrêter, car c’était trop douloureux pour tout le monde.

Pourquoi avoir choisi de raconter l’histoire du point de vue du policier ?

J’imaginais que ce serait plus intéressant de faire de ce personnage un guide pour les spectateurs. Ce n’est pas un héros au sens classique, comme dans de nombreux films.

Je me suis aussi inspiré d’autres films sur la révolution roumaine, comme 12 h 08 à l’est de Bucarest de Corneliu Porumboiu ou Le Papier sera bleu de Radu Muntean. Plus récemment, il y a Ce nouvel an qui n’est jamais arrivé de Bogdan Mureșanu, présenté à la Mostra de Venise l’an dernier. Ce sont tous de très bons films, qui adoptent le point de vue d’un soulèvement populaire, avec des scènes de liesse dans les rues. Mais j’ai voulu proposer un contrechamp à travers ce policier — un homme ordinaire, avec une vie de famille, qui n’est pas un bourreau.

Le film se termine aussi sur une note amère pour lui, en posant la question de sa réinsertion malgré la victoire de la révolution.

Oui, c’est une frustration et une angoisse : on entre dans une nouvelle société démocratique… mais avec qui ? Avec des gens qui ont caché leur passé, vécu dans le mensonge. On a tenté de faire le ménage, mais il y en avait trop.

Un des personnages du film dit que les citoyens qui ont mené la révolution ne sauraient pas quoi faire de la liberté obtenue. Est-ce une réplique importante à vos yeux ?

Oui, elle est très significative. J’avais 18 ans à l’époque. Tout le monde criait dans la rue : « On est libres ! » Mais ensuite ? Que fait-on maintenant ? Après la chute de Ceaușescu, les choses sont devenues très compliquées. L’économie était en crise.

Comment avez-vous trouvé les financements pour réaliser ce film d’époque ? Avez-vous rencontré d’autres difficultés pendant la production, qui a mobilisé près de 80 personnes et plus de 100 acteurs ?

Grâce à ma société de production, Libra Films, qui avait déjà collaboré sur des films hongrois, nous avons pu monter une coproduction avec la Hongrie. Ils nous ont beaucoup aidés. J’ai aussi travaillé avec André Rigaut, un ingénieur du son français, même s’il n’y avait pas de coproduction française. Il est très compétent et professionnel.

Le tournage a eu lieu dans le sud du pays. C’était aussi en pleine invasion de l’Ukraine par la Russie. L’organisation était compliquée, car la Roumanie accueillait alors des vagues de réfugiés.

La grande difficulté a été d’obtenir l’autorisation de filmer dans une zone militaire importante, avec des uniformes de l’époque. C’est le premier film à s’attaquer de manière aussi frontale à un sujet tabou, où l’armée roumaine est reconnue coupable d’avoir tué des innocents. Au début, je pensais que filmer dans des installations militaires serait impossible, mais finalement, ils nous ont apporté leur soutien.

Pensez-vous qu’il reste encore beaucoup de faits historiques à explorer pour mieux comprendre cet épisode dramatique ?

Oui, peut-être que d’autres réalisateurs en trouveront. J’ai lu l’histoire d’une femme dont le père a été tué pendant la révolution. Vingt ans plus tard, elle a découvert que l’homme responsable de sa mort était… son professeur à l’université. Je me suis demandé comment on peut vivre avec ça.

C’est toute la tragédie que vous illustrez avec cette piscine, un miroir de la Roumanie actuelle, où il faut apprendre à vivre avec ses anciens ennemis…

Exactement.

Pour revenir sur un cadre plus large, que pensez-vous du cinéma roumain, de plus en plus visible et soutenu dans le monde ?

C’est une surprise de voir des films roumains en salles aujourd’hui. Il y a 10 ou 15 ans, il y a eu une explosion au festival de Cannes, avec Cristian Mungiu (4 mois, 3 semaines, 2 jours, Au-delà des collines, Baccalauréat), Corneliu Porumboiu (Le Trésor, Les Siffleurs) ou Cristi Puiu (La Mort de Dante Lazarescu). Aujourd’hui, le cinéma roumain est plus varié. On voit davantage de réalisatrices. Ce n’est plus le même minimalisme, mais il y a un humour très particulier. On traite de situations grotesques à travers la comédie.

C’était justement le cas avec vos premiers films, Love Sick et Des escargots et des hommes. Envisagez-vous de revenir à cette légèreté dans vos futurs projets ?

Oui, j’aime faire des comédies. Chaque semaine, je découvre une histoire étonnante qui pourrait devenir un film. Mais on n’a pas toujours le temps, ni les moyens financiers pour la réaliser.

Pour conclure, qu’aimeriez-vous que les spectateurs de Libertate retiennent du film ?

Pour le public roumain, c’est un film plus intime. Il peut aussi toucher les jeunes, qui n’ont connu que des récits triomphalistes à l’école. Cela peut devenir un bon outil pédagogique.

Et pour les spectateurs étrangers, c’est une analyse utile d’une révolution. Tout n’est pas noir ou blanc. C’est une histoire complexe, qui fait écho à l’actualité. Par exemple, l’Ukraine et la Palestine vivent aujourd’hui leurs propres tragédies. L’Histoire continue de s’écrire.

Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 6 mai 2025 à Paris.

Libertate – Bande-annonce

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Jérémy Chommanivong
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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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