A Scene at the Sea : le silence symphonique

Premier film de Takeshi Kitano où ce dernier n’apparait pas en tant qu’acteur, A Scene at the Sea préfigure ce qu’il y aura dans certains autres de ses films poétiquement embellis, où une part d’enfance et de grand rêve prédomine et où la simplicité du propos se marie avec des visuels particulièrement épurés et biseautés. Le silence favorise la méditation. Le handicap permet une œuvre profonde et authentiquement touchante. Les deux protagonistes principaux ont beau être muets, leur alchimie agit comme une symphonie.

Panorama épuré, mélancolie déjouée, silences cristallins, vibrations émotionnelles subtiles, humour tranquille, rythme lent mais enchanteur, A Scene at the Sea est sans doute un des films les plus intimes du réalisateur. Exotisme et quête de sens dans un Japon modeste, mais radieux : c’est tout ce qui fait l’identité et le particularisme de certains handicapés qui sont mis en avant.

Un nouvel élan vital

Le tout commence par une anecdote originale : Shigeru, un sourd-muet éboueur, trouve, pendant son travail, une planche de surf cassée et décide de la réparer pour apprendre à l’utiliser. Cette idée préliminaire, ce premier élan vital, sert de moteur au film et permet de donner une nouvelle direction au quotidien du héros.

Rapidement en couple avec une jeune fille ayant le même handicap, leur union rend l’ensemble assez mutique. Kitano transforme cette contrainte narrative en force poétique. Les silences se font langage intérieur. Shigeru vit dans un monde qu’il observe, mais auquel il appartient peu. Le surf devient pour lui une échappatoire, un nouveau langage corporel, une manière d’exister malgré sa surdité. Sa petite amie le soutient avec une étonnante sincérité, ce qui rend leur histoire particulièrement pure, délicate.

Poésie minimaliste

Sur le plan formel, les plans sont longs, souvent fixes, symétriques ou centrés, pour donner des petites séquences appuyées où les moments gagnent en intensité. Il y a une beauté dans le banal : un bus qui s’éloigne, une main qui écrit, un regard sur l’océan, du sable, des personnages moqueurs, mais pas foncièrement méchants, etc.

La musique de Joe Hisaishi, qui signe sa première collaboration avec Kitano, renvoie à la contemplation, la poésie minimaliste. L’instrument dominant, le piano, offre des mélodies douces avec des textures électroniques et des percussions légères, des cordes et des guitares acoustiques pour favoriser l’intimité. La finesse qui s’en dégage esquisse avec pureté une synergie qui marquera l’histoire du septième art. Les motifs musicaux sont souvent simples, répétitifs, comme les vagues de l’eau qui bercent et servent à remplacer les mots.

Le grand bleu

Par son immensité, son ampleur, l’océan a toujours évoqué quelque chose qui peut nous dépasser, et donc représenter, d’un certain point de vue, un monde métaphysique. C’est cette spiritualité que le héros retrouve sur l’eau, dans une quête initiatique, à travers un liquide originel, ondulatoire, qui exprime le rythme de la vie en cachant l’identité secrète qui nous a tous formés. Quand la lumière s’éteint dans les abysses, elle masque des mystères insondables où la pression est celle qui s’était libérée dans l’univers. Les battements de l’eau absorbent les mémoires, fait corps avec le présent, et suscite un futur qui ouvre une porte vers d’autres dimensions inconnues. C’est un coeur qui bat pour nous, et en retour, notre coeur bat pour lui.

Les vagues offrent à Shigeru tout ce qu’il désire avant de le transcender littéralement dans une symbiose définitive.

L’objectif du septième art

Vide sonore, contemplation, introspection, vague, planche, persévérance, passion, tendresse : le champ lexical du film traduit la grande sensibilité de Kitano et nous offre toute une nouvelle façon de percevoir le monde. C’est un peu l’objectif ultime du cinéma en tant qu’art.

Bande-annonce : A Scene at the Sea

Fiche technique : A Scene at the Sea

Synopsis : Lorsque Shigeru, éboueur malentendant, trouve une planche de surf cassée lors d’une de ses tournées, cela éveille sa curiosité, même s’il n’a aucune expérience du surf. Il répare la planche et entreprend d’apprendre à surfer.

  • Titre : A Scene at the Sea
  • Titre original : あの夏、いちばん静かな海。 (Ano natsu, ichiban shizukana umi)
  • Réalisation : Takeshi Kitano
  • Scénario : Takeshi Kitano
  • Production : Masayuki Mori et Takio Yoshida
  • Musique : Joe Hisaishi
  • Photographie : Katsumi Yanagishima
  • Montage : Takeshi Kitano
  • Pays d’origine : Japon
  • Langue de tournage : Japonais
  • Format : Couleurs – 1,85:1 – Dolby Digital – 35 mm
  • Genre : Romance
  • Distribution : Office Kitano
  • Durée : 101 minutes
  • Dates de sortie : 19 octobre 1991 (Japon), 23 juin 1999 (France)
  • Claude Maki : Shigeru
  • Hiroko Oshima : Takako
  • Sabu Kawahara : Takoh
  • Nenzo Fujiwara : Nakajima
  • Keiko Kagimoto : La fille du magasin
4.5

Festival

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Oka Liptushttps://www.lemagducine.fr
Le raffinement, la sophistication de la langue française sont ma plus grande histoire d'amour. J’essaie autant que je peux d’en faire part dans mes critiques. Spécialiste des films classiques, car je suis un vieux ringard, qui estime que c’était mieux avant. Le cinéma est une industrie, et parfois, un art. Je tente de mettre l’art en avant. Un grand réalisateur a dit un jour que le quotidien serait ennuyeux à filmer. C’est tout l’objectif du cinéma : magnifier, passer des messages forts et, parfois, nous restituer la logique flottante des rêves.

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