La cache : les courts-circuits de l’histoire

Plongez dans une adaptation originale et audacieuse du roman autobiographique de Christophe Boltanski, où les tensions politiques de mai 68 côtoient les mystères familiaux d’une vie marquée par l’exil et les souvenirs. Un huis clos débordant d’émotion, de drame et d’humour malicieux, ponctué de rebondissements surprenants, et sublimé par l’interprétation mémorable de Michel Blanc dans son dernier rôle.

Un confinement malicieux dans une aventure familiale dramatique

Cette comédie satirique, intellectuelle et politique, est une adaptation très libre du roman (prix Femina 2015) autobiographique et éponyme de Christophe Boltanski, journaliste, écrivain et chroniqueur français, focalisée sur la vie de sa famille juive russe pendant les troubles de mai 68, alors qu’il avait 6 ans.

Choisissant de se concentrer sur cet événement ô combien marquant du combat politique français, représentant une très courte période du roman qui lui couvre plus d’un siècle d’histoire, le réalisateur filme un huis clos familial trépidant et truffé de surprises dans leur appartement plein de recoins rue de Grenelle, ainsi que, pour des déplacements fréquents et intrépides, ponctués d’interviews chocs et décalés, dans son annexe, cette Ami 6 grenat garée dans la cour de l’immeuble.

Avec l’arrière-grand-mère, originaire d’Odessa, surnommée Arrière-Pays, vivent dans cet appartement Père-Grand (Michel Blanc dans son tout dernier rôle), ce médecin désabusé et angoissé par son passé, Mère-Grand, écrivain et intervieweuse (Dominique Reymond excellente dans un rôle espiègle, drôle et émouvant), ainsi que Petit Oncle, artiste plasticien, et Grand Oncle, linguiste, tous les deux en mode Tanguy. Devant les risques présentés par les événements, le petit Christophe est amené à vivre avec eux pendant ce mois de mai, ses parents étudiant à la Sorbonne et vivant ailleurs.

Pendant cette période, la vie dans cet appartement est intense, les Boltanski partagent le même lit avec leurs enfants et le petit Christophe, y mangent et discutent de l’avenir du monde en regardant la télé. Isolée dans son pigeonnier à l’étage, Arrière-Pays (Liliane Rovère impeccable et drôle) y reçoit son arrière-petit-fils Christophe (Ethan Chimienti épatant) pour des échanges tendres et émouvants sur leurs racines judaïques. C’est intéressant et bien filmé, on ressent les liens forts de cette famille au passé chargé qui se révèle à nos yeux au fil du film par de vraies surprises, pour peu qu’on adhère malicieusement au mystère du chat de Christophe.

Une crise qui révèle les dialectiques du monde

Par un fil narratif en voix-off, un peu lourd au début, le réalisateur aborde avec une certaine justesse les grandes luttes politiques droite-gauche et sociales du 20e siècle, ainsi que les problèmes de religion et l’antisémitisme hélas toujours d’actualité, sans pour autant nous montrer ce qui se passe dans la rue et sur les barricades, tumultes auxquels la famille ne participe pas, sauf les parents du jeune Christophe qu’on voit très peu.

À ce titre, le slogan CRS SS de mai 68, illustré par la fouille surprise de l’appartement, fait un parallèle saisissant et crédible entre la situation du moment et les troubles graves de la Shoah dont Père-Grand a failli être victime en décembre 42, et la peur viscérale qu’il ressent encore, ce que le film montre parfaitement à plusieurs reprises, dans un sentiment de malaise que Michel Blanc exprime avec brio. Et c’est aussi le don pour le discours et l’argumentation de Grand Oncle (William Lebghil brillant) qui anime des débats passionnants et savoureux sur ce que devrait faire le président De Gaulle pour juguler la crise.

L’art de la dialectique, c’est aussi celui des interviews pratiqués par Mère-Grand, principalement à bord de son Ami 6, que ce soit avec des ouvriers, mais aussi avec de possibles acquéreurs des tableaux de Petit Oncle. Cela génère des situations drôles et caustiques pour lesquelles on sent que Dominique Reymond jubile et fait merveille.

La cache à 3 dimensions : revivre le passé par l’inattendu

Le réalisateur joue avec habileté sur ce titre repris du roman : en premier lieu, cette cache apparaît déjà comme l’appartement des Boltanski lui-même, dans lequel ils semblent se terrer pendant cette période, ainsi protégés des combats extérieurs.

Mais c’est aussi deux autres dimensions que l’on découvre avec surprise tout au long du film : celle qui permet à Père-Grand d’échapper aux rafles de 42 (à l’instar du récent La vie devant moi), d’une part, et la rencontre allégorique, hors-norme et romancée avec ce personnage majeur de l’histoire (malgré le peu de ressemblance), dans un échange troublant mais savoureux si on en accepte le principe, ce que demande d’ailleurs expressément le réalisateur, mais au fond pourquoi pas un tel court-circuit de l’histoire dans un tel film ?

Cet échange vérité est le point d’orgue du film et c’est très bien rendu, avec un effet imprévisible certain, car rien ne permet de le deviner dans le scénario et la mise en scène. C’est loin d’être anodin, cela devrait rester comme un point positif et marquant de ce message intéressant.

Adieu Michel Blanc

Le voyage de Père-Grand avec son petit-fils à Odessa, pour disperser les cendres de sa mère disparue, est, à la fin du film, une belle manière de dire un dernier adieu à l’acteur. Cela ne manque pas de produire une belle émotion, par le témoignage de son passé transmis à Christophe Boltanski, et aussi symboliquement une forme d’adieu poignant à ce grand acteur touche-à-tout qui nous manque déjà (même si nous le verrons encore dans Le Routard tourné avant).

Bande-annonce : La cache

Fiche technique : La cache 

  • Réalisateur : Lionel Baier
  • Scénario :
    • Lionel Baier, d’après l’œuvre éponyme de Christophe Boltanski
    • Co-scénariste : Catherine Charrier
  • Musique :
    • Diego, Lionel et Nora Baldenweg
  • Photographie : Patrick Lindenmaier
  • Montage : Pauline Gaillard
  • Costumes : Isa Boucharlat
  • Décors : Véronique Sacrez
  • Maquillage : Laura Pellicciotta
  • Ingénieur du son : Carlo Thoss
  • Sociétés de production et distribution
    • Distribution : Les Films du Losange
    • Production :
      • Bande à Part Films
      • Les Films du Poisson
      • Red Lion (II)

Distribution principale

  • Mère-Grand : Dominique Reymond
  • Père-Grand : Michel Blanc
  • Grand Oncle : William Lebghil
  • Petit Oncle : Aurélien Gabrielli
  • Arrière-Pays : Liliane Rovère
  • Le garçon : Ethan Chimienti
  • Père : Adrien Barazzone
  • Mère : Larisa Faber
  • Général de Gaulle : Gilles Privat
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3.5

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Bruno Arbaudhttps://www.lemagducine.fr/
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