« Si vous lisez ça, je suis déjà morte » : épopée survivaliste

Les récits d’exploration spatiale offrent souvent à leurs auteurs la possibilité d’aborder indirectement des problématiques contemporaines sous couvert d’aventures exotiques et d’univers fantastiques. Avec Si vous lisez ça, je suis déjà morte, Matt Kindt et Dan McDaid proposent précisément ce genre d’incursion, entre hommage aux classiques du genre et réflexion sociétale. Pourtant, le résultat final est mitigé, en raison de ses limites scénaristiques.

Robin, journaliste aguerrie, est envoyée sur Terminus, planète récemment découverte dans un espace quantique jusque-là inaccessible. Accompagnant une unité d’élite des Marines américains, elle doit documenter cette première rencontre historique entre l’humanité et un monde peuplé de divinités mystérieuses et de créatures étranges. Cependant, à peine débarquée, la troupe entière est décimée, laissant la reporter seule, livrée à elle-même, dans une planète hostile. Commence alors une lutte pour la survie autant qu’un reportage d’une ampleur jamais vue.

Sur le papier, l’idée est séduisante : une femme forte, confrontée à un environnement totalement étranger, obligée d’apprendre à vitesse grand V langue, coutumes et politique locale pour survivre. Matt Kindt convoque ainsi un récit typiquement survivaliste, rehaussé d’une démarche réflexive sur le colonialisme et l’assimilation culturelle. Cependant, cette louable intention peine à se concrétiser pleinement.

Première réserve notable, la narration souffre d’un rythme irrégulier. Tout arrive trop vite, les enjeux s’enchaînent sans réelle profondeur et la voix off omniprésente de Robin finit par peser sur le récit. Si le procédé rend certes le lecteur complice du regard de l’héroïne, il entraîne malheureusement une dilution des enjeux dramatiques. L’impression persistante est celle d’un scénario classique, émaillé de retournements prévisibles et parfois maladroits, notamment lors de scènes d’action ou de découvertes pourtant essentielles à l’intrigue.

Malgré ces critiques, tout n’est pas à jeter, loin s’en faut. On sent chez Matt Kindt une authentique passion pour les univers construits et imaginaires puissants, dans la veine des grands maîtres tels que Jack Kirby ou Moebius. De ce point de vue, le récit possède une densité qui séduira les amateurs du genre, surtout grâce à la manière dont il dépeint une civilisation extraterrestre intrigante, avec ses traditions improbables et ses créatures imposantes. Sur le plan graphique, Dan McDaid offre un travail solide au style rétro affirmé. Son trait dynamique et convaincant bénéficie d’une mise en couleur impeccable.

Si vous lisez ça, je suis déjà morte semble maladroit dans son approche. La BD effleure des thématiques profondes telles que le féminisme, le rejet du patriarcat ou la remise en cause du colonialisme militaire mais en sacrifie l’essentiel sur l’autel de l’action brutale. Une dualité déséquilibrée, qui contribuent à engendrer des passages précipités ou artificiels, y compris vis-à-vis de l’étrange rapport mystique développé par Robin avec Terminus.

L’impression finale est mitigée. La lecture, agréable mais inégale, séduit par son univers foisonnant mais frustre par ses faiblesses narratives et sa relative superficialité. À réserver aux amateurs de science-fiction en quête d’une immersion visuelle solide, sans s’attendre à un bouleversement majeur du genre.

Si vous lisez ça je suis déjà morte, Matt Kindt et Dan McDaid 
Delcourt, février 2025, 96 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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