« White Only » : Althea Gibson, pionnière du tennis noir-américain

Alors que la ségrégation raciale avait encore cours dans les États sudistes, Althea Gibson est devenue la première championne américaine de tennis noire, s’érigeant de ce fait en symbole de résilience et de lutte. White Only (éditions Glénat), de Julien Frey et Sylvain Dorange, permet de redécouvrir cette figure incontournable du sport et de la lutte pour les droits civiques. 

Jeune, Althea Gibson est une enfant d’Harlem, turbulente et sportive, défiant volontiers les garçons sur tous les terrains de jeu. Elle se distingue déjà dans diverses disciplines sportives, notamment le basket et le baseball, mais c’est le tennis qui, très vite, prend le dessus et l’attire irrémédiablement. Pour elle, la raquette est un moyen d’affirmer son identité et de sortir, même si elle l’ignore encore, du cycle de pauvreté et de violence qui menace son quartier.

Son père ne valide pas ses choix sans réserve. Strict, inquiet pour l’avenir de sa fille, il préférerait qu’elle se concentre sur ses études. Mais Althea est déterminée. Et elle a de la suite dans les idées. Le tournant de sa vie sportive se produit en 1940, lorsqu’elle intègre le Cosmopolitan Tennis Club, un club de tennis réservé aux Afro-Américains. C’est le début d’un parcours semé d’embûches mais aussi de triomphes.

Car si la vie d’Althea Gibson passe par l’excellence sportive, la réalité de l’époque n’a rien d’une sinécure. Dans les années 1940, la ségrégation n’est pas uniquement une question de lois : elle s’instille dans les structures sportives, et les joueurs noirs sont systématiquement exclus des compétitions les plus prestigieuses. Le championnat national de Forest Hills, futur US Open, en est un parfait exemple. En tant que Noire, Althea ne peut pas y participer. Mais cette injustice, loin de l’arrêter, la motive au contraire. En 1950, grâce à son travail acharné et à l’appui de figures comme Alice Marble, elle devient la première Noire à jouer dans un tournoi majeur du Grand Chelem.

White Only met en lumière cet aspect fondamental de son parcours. En plus de son talent exceptionnel, la jeune Althea se trouve rapidement à l’avant-garde d’un combat politique dont elle ne maîtrise pas toutes les composantes. Et même si elle ne le cherche pas, elle constitue un modèle pour toutes celles qui lui succèderont. Aussi, entraînée et financée par des mécènes (la famille Eaton, notamment), ses objectifs restent avant tout sportifs ; elle n’en devient pas moins, involontairement, un symbole de résistance contre la ségrégation, ouvrant la voie à d’autres joueurs comme Arthur Ashe et les sœurs Williams.

Avec un dessin semi-réaliste, des couleurs chatoyantes et des décors soignés, White Only parvient parfaitement à capter la tension de la ségrégation, ou les dissensions d’Althea, souvent prise entre deux mondes – celui de la bourgeoisie noire de Harlem et celui des clubs réservés aux Blancs. La mise en scène de ses triomphes dans les grands tournois de tennis, notamment Roland-Garros et Wimbledon, fait également son œuvre. Mais ce que l’on retient surtout, c’est la détermination d’une jeune femme indépendante, obstinée, talentueuse et courageuse. Pionnière dans la lutte pour les droits civiques, Althea Gibson a bousculé les normes raciales d’une Amérique profondément divisée, en accomplissant des exploits sportifs remarquables, au grand dam des fédérations qui cherchaient à lui fermer les portes. 

White Only rend hommage à une femme qui a transcendé les frontières du sport et a ouvert la voie à des générations entières de sportifs noirs. Si elle-même insistait souvent sur le fait que la politique ne l’intéressait pas, il est indéniable que son parcours a résonné bien au-delà des terrains de tennis. À recommander sans hésitation à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du sport, à la ségrégation raciale ou à la puissance du courage individuel dans un monde parfois injuste.

White Only, Julien Frey et Sylvain Dorange
Glénat, février 2025, 152 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.