« Fausse couche, vraie question » : repenser l’accompagnement et la reconnaissance de la fausse couche

Mathilde Lemiesle publie aux éditions Glénat Fausse couche, vraie question, un document graphique qui problématise à dessein l’interruption spontanée de grossesse. Souvent caché et tu, ce phénomène conduit à une douleur psychologique et physique méconnue, dans une société qui valorise la maternité mais où les trois premiers mois de grossesse demeurent traditionnellement silencieux.

Cliniquement nommée « interruption spontanée de grossesse », la fausse couche reste aujourd’hui un sujet tabou, noyé dans l’entre-deux de la vie privée et de la pudeur collective. Traditionnellement, on s’abstient d’annoncer une grossesse durant les trois premiers mois, par précaution et superstition : la crainte d’une fausse couche nous invite au silence préventif. Mais lorsque survient la perte, ce même silence se referme, rendant difficile l’expression de la peine et la reconnaissance d’un deuil pourtant bien réel. Les premiers jours, des sentiments contradictoires affluent : un mélange d’incrédulité, de honte, de colère et surtout d’un chagrin profond qui peut provoquer un isolement indicible.

Dans son ouvrage, Mathilde Lemiesle revient sur tous ces faits. Elle traduit également combien il est crucial de verbaliser la souffrance liée à la fausse couche. Dans une société qui valorise la maternité – ne serait-ce que par la mise en scène de la grossesse, l’attention portée aux nourrissons ou la célébration de l’annonce d’un futur enfant – le ressenti de la perte peut être exacerbé. Les femmes évoquent alors parfois un sentiment de culpabilité : l’idée de ne pas avoir su « mener à bien » la grossesse, de ne pas avoir écouté son corps ou d’avoir « fait quelque chose de mal ». À cela s’ajoute la difficulté de se confronter aux regards d’autrui, parfois jugeants, souvent maladroits. Les proches ne savent pas toujours trouver les mots justes, et l’entourage médical a tendance à minimiser, voire à ignorer la douleur psychologique qui accompagne la perte d’un embryon ou d’un fœtus aux tous premiers stades.

Fausse couche, vraie question va même plus loin, en questionnant le silence des féministes. De leur point de vue, la question de la fausse couche suscite un certain embarras. Historiquement, l’une de leur revendication centrale consistait à défendre le droit à l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), en insistant sur l’autonomie de la femme et le refus d’accorder une personnalité juridique ou symbolique au fœtus. Reconnaître la souffrance liée à une fausse couche implique alors, malgré soi, de considérer l’embryon comme un être porteur d’une forme de projet de vie. Cette notion semble heurter certaines militantes, attachées à la défense inconditionnelle du droit à l’avortement et redoutant que toute reconnaissance émotionnelle de l’embryon ne fragilise leurs positions. Ce silence pudique ne fait que renforcer l’isolement des femmes qui ont vécu la perte d’une grossesse non désirée… mais tout de même investie émotionnellement.

Il faut contextualiser cela. Et l’auteure le fait parfaitement. En France, si le deuil périnatal (à partir d’un certain stade de la grossesse) est de plus en plus reconnu, la fausse couche précoce demeure largement minimisée. Les femmes ne savent pas toujours à qui s’adresser : les professionnels de santé peuvent se montrer pressés, voire détachés, surtout dans les services d’urgences où l’affluence et le manque de personnel laissent peu de place à l’empathie. Les consultations post-fausses couches ne sont pas systématiques, et une prise en charge psychologique est rarement proposée d’emblée. Les partenaires, eux aussi, peuvent être bouleversés, mais peinent à exprimer leur peine, dans un contexte où la douleur maternelle semble primer. Aujourd’hui, le manque d’espaces de parole dédiés constitue un véritable frein à la libération des témoignages. Que ce soit au sein d’associations, de groupes de soutien ou lors de consultations spécialisées, les femmes devraient pouvoir se tourner vers des ressources adaptées.

Paradoxalement, la maternité occupe une place centrale dans l’imaginaire et les pratiques de nombreuses civilisations. Dès la Préhistoire, les fameuses « Vénus » – ces statuettes représentant des silhouettes féminines aux formes généreuses – témoignent déjà d’une vénération pour la fécondité et la femme enceinte. De tout temps, on a sacralisé la grossesse : on retrouve des sites préhistoriques, des pierres levées, des lieux dits « magiques » censés protéger les futures mères. La figure de Sainte Marguerite, patronne des femmes enceintes dans la tradition chrétienne, illustre également cette longue histoire d’angoisse et d’espérance, où la société pré-moderne cherchait à conjurer le risque de la fausse couche par la dévotion et des rituels de protection.

Cependant, l’envers du décor est moins reluisant : ces multiples préventions – règles alimentaires, repos imposé, rituels divers – avaient souvent pour effet de faire peser sur les femmes la responsabilité exclusive de la réussite de leur grossesse. Toute précaution non respectée, toute entorse aux prescriptions pouvaient être perçues comme la cause d’une fausse couche, entraînant un sentiment de culpabilité accablant. Au fil des siècles, bien que la médecine se soit laïcisée et modernisée, cette culpabilisation sourde des femmes enceintes a perduré, sous la forme de conseils ou d’injonctions rigides censés « préserver » la grossesse (ne pas bouger trop, ne pas stresser, faire attention au moindre signe d’alerte, etc.).

Comment alors améliorer la situation des femmes victimes de fausses couches ? Mathilde Lemiesle avance plusieurs pistes : une campagne nationale d’information, des budgets accrus pour les hôpitaux et la formation du personnel, un renforcement des effectifs dans les services gynécologiques et obstétricaux, et plus largement aux urgences, la mise en place d’une formation approfondie sur la fausse couche, un numéro vert et un suivi psychologique remboursé, etc. En fin de compte, la fausse couche ne doit plus être reléguée aux marges du débat public. Les femmes, et souvent leurs partenaires, vivent un choc qui peut s’apparenter à un véritable deuil. Qu’il soit reconnu ou non par la loi ou par la tradition, l’attachement à ce futur enfant, même précoce, peut être fort et entraîne un bouleversement émotionnel intense. Les tabous persistants autour de la maternité et de la perte doivent être levés, au profit d’une écoute bienveillante, d’une prise en charge empathique et de ressources clairement identifiées.

C’est à cela qu’appelle Fausse couche, vraie question. Le silence des premiers mois n’a plus lieu d’être, dès lors qu’il enferme dans la solitude celles qui traversent l’épreuve de la fausse couche. Mathilde Lemiesle  plaide pour la reconnaissance et la mise en place de mesures concrètes – tant médicales que sociales et politiques –pour un deuil légitime, humain, accompagné et écouté. C’est à cette condition que l’on pourra enfin briser le tabou, alléger la culpabilité et redonner une place à la parole, si précieuse, de celles et ceux qui ont perdu un enfant avant même sa naissance.

Fausse couche, vraie question, Mathilde Lemiesle  
Glénat, février 2025, 192 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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