Cinemania 2024 : Rencontre avec la réalisatrice Delphine Coulin pour « Jouer avec le feu »

Son nouveau film (co-réalisé avec sa sœur Muriel) a été notre coup de cœur du festival. En effet, Jouer avec le feu était certainement le film le plus puissant et nécessaire de cette trentième édition du festival de films francophones Cinemania. Il n’a obtenu aucun prix, à notre plus grand regret. On a découvert le film dans une salle pleine la veille, puis nous avons fui la séance de questions-réponses organisée avec le public pour garder notre esprit vierge lors de l’interview du lendemain. La salle a applaudi chaleureusement, et j’ai été personnellement conquis par l’excellence et la force du film, très raccord avec une certaine actualité, en plus d’être un drame familial déchirant. La rencontre a lieu à l’hôtel Humaniti, comme toutes les autres, à 9 h du matin. On a donc la chance, cette fois, d’être le premier média à interviewer la cinéaste (à l’inverse de notre rencontre avec Dubosc, par exemple, où nous étions passés derniers).

Delphine Coulin arrive légèrement en retard, encore ravie de l’accueil de son film la veille, et se livre pour une interview courte et intense d’une quinzaine de minutes sans sa sœur qui, elle, avait l’obligation d’être au festival du film d’Arras se déroulant en même temps. On plaisante d’ailleurs sur le sujet avant de débuter l’interview, et elle nous affirme avec humour que c’est l’avantage d’être sœurs ou d’être deux : pouvoir présenter un film en même temps à deux endroits à la fois ! Comme le temps qui nous est imparti est compté (car chronométré par l’attachée de presse), nous entrons directement dans le vif du sujet.

Comment vous est venue l’idée du scénario ?

Ça nous est venu en deux temps. D’abord, le premier aspect du futur film qui a mûri dans nos esprits à toutes les deux venait d’une discussion entre nous. Un jour, je lui avais dit (à Muriel Coulin, ndlr.) : « Quoi que tu fasses, je t’aimerais, je te pardonnerais, même si tu faisais un truc terrible. » Et ma sœur m’a répondu : « Ah non, ça dépend de la nature de l’acte. Tout n’est pas possible. » Nous avons donc eu cette discussion animée plusieurs fois, et moi, je lui disais que l’amour, quel qu’il soit, est inconditionnel, sinon ce n’est pas vraiment de l’amour, alors qu’elle me parlait de morale et de limites. Cela est devenu un sujet de débat. Et si nous avions été d’accord, il n’y aurait pas eu de sujet de film. Mais là, si, on sentait que ça résistait des deux côtés et que ce n’était pas si simple. L’autre chose qui nous préoccupait beaucoup, c’était la montée de l’extrême droite en France et dans de nombreux pays développés. Nous travaillions et creusions là-dessus. Et il y a un ami qui nous a fait lire le livre dont le film est une adaptation (Ce qu’il faut de nuit, de Laurent Petitmangin, paru en 2020, ndlr.), et là, c’était une révélation, car il y avait les deux sujets mélangés. C’était incroyable. Donc, c’est autant venu de nous que pour nous.

Le film a été présenté à Venise. Par choix ? Plutôt que Cannes, auquel on pense en premier ? Comment cette décision a-t-elle été prise ?

Déjà, c’était la première présentation lorsqu’il a été présenté là-bas. En fait, c’est intéressant, car nos deux premiers films sont allés à Cannes, et quand nous avons fait celui-là, j’avais dit à Muriel que ce serait bien de changer. Pour être honnête, ce ne sont que des hasards de calendrier qui ont fait que nous nous sommes retrouvées à la Mostra. Il n’était tout simplement pas prêt pour Cannes de toute façon. Mais Venise est magnifique ! Cannes aussi, bien sûr ! (elle rit). Mais Venise est incroyable, car la ville est magique, et je trouve que c’était important de montrer ce film en Italie aujourd’hui. Car la situation politique y est complexe en ce moment… Nous avons donc trouvé cela très courageux de la part d’Alberto Barbera, le sélectionneur, de le prendre. Nous avons été très touchés par ça. Et puis, de toute façon, les trois grands festivals de catégorie 1, si on peut dire, ce sont Cannes, Venise et Berlin. En fonction du calendrier, tous les films du monde tentent de se rendre à l’un des trois, il ne faut pas se leurrer.

Il y a celui de Toronto aussi…

Oui, c’est vrai. Mais Toronto, c’est avant tout un marché, comme on peut le voir à Cannes en parallèle. Ce qui est bien avec Venise, c’est qu’il n’y a pas de marché de films, donc on ne parle que de cinéma, pas de marketing ni de distribution ou d’achats.

Alors, comment s’est déroulé l’accueil au Lido ? D’autant plus qu’il y a eu le prix pour Vincent Lindon. Vous avez senti qu’il se passait quelque chose ?

Oui. C’était incroyable en effet. Mais hier aussi, j’ai senti cela, car je suis venu durant la séance pour écouter et voir les réactions des spectateurs. (à la projection Cinémania de la veille et première nord-américaine du film, ndlr.). On sent quand une salle réagit. À Venise, c’était la première fois que nous le montrions, donc nous étions très stressés, Muriel et moi. En plus, c’est une salle de 2 500 places, donc c’est énorme. (son téléphone sonne, elle l’éteint et s’excuse). Et en fait, nous avons très vite senti l’effet de salle, l’attention intense du public. Durant la projection, j’ai senti que le public était pris par le film. Quand le film s’est terminé et que le nom de Vincent est apparu à l’écran, il y a eu une sorte de rumeur immense dans la salle, et tout le monde s’est retourné vers nous, qui étions sur le balcon, et nous a applaudi avec force. Il y avait même des gens en larmes, c’était incroyable, et ça a duré douze minutes. Alors imaginez : douze minutes, c’est très long ! Après, nous ne savions plus quoi faire, nous nous prenions dans les bras. Stéphane Crépon (qui joue le plus jeune fils dans le film) était en pleurs également. Un moment inoubliable en somme.

Réaliser à deux entre sœurs, c’est peu commun. Je voulais donc savoir si vous étiez un peu comme les Coen, où chacun avait des tâches bien attitrées, ou si chacune de vous faisait tout selon l’envie et le besoin ?

Nous partageons tout. Nous avons des compétences différentes, mais nous mélangeons tout de manière assez spontanée. En revanche, nous préparons beaucoup en amont. En quelque sorte, nous mettons en place un monde où tous les détails sont prévus autant que possible. Ensuite, nous introduisons les personnages et les acteurs dans ce monde. Par exemple, ici, nous avons refait la maison de cette famille du sol au plafond, et une fois que c’était fini, nous les avons emmenés dans la maison, avec chacun sa chambre, et ainsi de suite.

Parfois, y a-t-il des désaccords entre vous deux ?

Non, très rarement.

Alors, petite parenthèse : vous ici, elle à Arras, c’était pile ou face ou un choix ?

(Elle rit). Alors, j’ai une amie qui vit à Montréal depuis l’année dernière, donc ça a joué.

De mon point de vue, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de choses dans le film qui s’exprimaient par des silences et des regards, sans paroles. Je pense à cette scène à La Sorbonne où le personnage de Lindon est content pour son fils, mais dans un bref regard, on sent son inquiétude pour l’autre. Ce genre de choses, pas forcément dans le roman, étaient-elles préméditées ?

Il faut savoir que dans le roman, il y a toute une partie sur la mère qui est malade, presque un tiers. Nous, nous ne voulions pas parler de cela dans le film, laisser cela en fond sans plus d’explications. (je la coupe : « Vous répondez justement à une de mes questions suivantes, c’est parfait !). Ah ben voilà ! Et justement, quand quelqu’un disparaît dans une famille, cela génère beaucoup de non-dits, de choses non verbales. Quand ça fait trop mal, on n’en parle pas explicitement. Pour nous, c’était important de créer cette absence et ce personnage en creux et de faire vivre les non-dits entre ces trois hommes qui vivent ensemble. Ils ne se disent pas tout, on sent qu’ils s’aiment beaucoup, mais ne se le disent pas et ne parlent pas des choses qui fâchent. Ou tard. Donc, en effet, on retrouve beaucoup de cela dans Jouer avec le feu. Et la phrase de son fils qui dit, en parlant de sa mère, qu’elle aurait été tellement heureuse affecte beaucoup le visage de son père.

Cette scène, a priori anodine, a beaucoup infusé pour ma part durant la projection.

Vous n’êtes pas le seul, plusieurs de nos collaborateurs nous en ont parlé après la projection. Et d’ailleurs, petite précision amusante, c’est la vraie doyenne de la Sorbonne qui joue son rôle. C’était important pour nous que cette femme soit mise en avant, car nos deux premiers films étaient très féministes. Avec un casting principalement masculin cette fois, nous voulions que les rôles secondaires de pouvoir et de savoir soient féminins et marquants. Alors que dans le livre, c’est beaucoup des hommes.

Concernant vos acteurs, je suppose que Vincent Lindon, ça a été un choix qui s’est imposé tout de suite. Comment c’est de travailler avec ce monstre du cinéma français ?

C’est une expérience intense. Nous avons écrit ce rôle pour lui. Dès que nous avons lu le livre, nous avons pensé à lui. C’était une évidence (on confirme, ndlr.). Et, pour nous deux, le père dans le film nous représente, mais aussi le public et le pays tout entier. Du coup, c’était important que ce soit quelqu’un de très connu, car on s’identifie tout de suite à lui. Presque tout le monde connaît Vincent Lindon. Et en plus, il est très crédible en caténairiste, un métier que l’on surnomme « écureuil » à la SNCF. Ce sont des gens très physiques, puisqu’ils travaillent en hauteur, et Vincent a cela, il le porte sur son visage, cette force, cet épuisement. Il en impose. Et il fallait aussi quelqu’un qui ait de la présence pour s’opposer à son fils aîné, qui soit crédible.

Concernant Benjamin Voisin. Personnellement, je l’adore, c’est probablement pour moi le jeune acteur français le plus prometteur de sa génération. Sa filmographie ressemble à un sans-faute, de Illusions perdues à En roue libre. Je l’avais découvert dans Été 85 (elle acquiesce et me répond qu’elle aussi), et depuis, il nous épate. Alors, je voulais savoir si vous l’aviez déjà en tête ou si c’était également un casting ?

Pour lui, c’était un casting, car au départ, nous voulions deux vrais frères. Pour nous, comme nous sommes sœurs, la relation entre les deux frères était très importante. Nous avons donc casté des frères connus et des moins connus, et nous ne trouvions pas. Moi, le casting, c’est une étape que j’adore, et à force de ne pas trouver, je me suis demandé si j’avais un manque d’enthousiasme ou si quelque chose n’allait pas dans ma démarche. Plus tard, le hasard a voulu que nous apprenions que Benjamin et Stéphane (le plus jeune frère) avaient été colocataires pendant quatre ans en étant plus jeunes. Ils se connaissent par cœur, comme les meilleurs amis du monde. Nous nous sommes dit que c’était presque comme des frères. Nous les avons vus en casting, et là, dès la première minute, c’était plié. Comme vous, j’avais été stupéfaite de la prestation de Benjamin dans Été 85, il a une aura, un charisme incroyable. Un véritable coup de cœur, ce qui est rare pour moi. J’étais donc déjà à moitié convaincue avant qu’il n’entre dans la pièce, et quand j’ai vu les deux… Benjamin était vraiment le Fous (le surnom du personnage de Benjamin dans le film, ndlr.) qu’il nous fallait, avec ce jeu complexe et d’une grande subtilité. Qu’il puisse être aussi attachant qu’inquiétant. Et il le fait à la perfection, car parfois on a envie de rire avec lui, et parfois il nous fait vraiment peur. C’est un véritable bonheur de travailler avec lui, car il propose constamment des idées.

Comme vous l’avez dit hier, Jouer avec le feu n’est pas un film sur l’extrême droite en France, comme ont pu l’être Un français ou Chez nous, alors que je pensais voir une œuvre qui traite du sujet. Finalement, c’est un puissant drame familial qui reste dans ce noyau-là, avec peu de seconds rôles. À un moment, avez-vous été tentée d’aller plus loin sur le sujet ?

En réalité, nous ne voulions pas traiter de l’extrême droite, mais de la peur qu’elle inspire. (Elle se corrige, ndlr.) Non, justement, nous ne voulions pas traiter de l’extrême droite, mais de la peur qu’elle inspire et de la peur de la violence qui grandit dans nos sociétés, mais sans forcément la montrer. Nous n’avons aucune scène sanglante ou vraiment démonstrative et choquante.

Je l’interromps en lui disant que lorsque je parle du film et de mon engouement, on me répond que c’est un peu un « American History X » à la française, mais pas du tout, et elle confirme.

Ah non, en effet, pas du tout ! Justement, la description de la dérive d’un garçon vers l’extrême droite, il y a celui-là, mais aussi This is England, qui est tout aussi bon. Donc, pour nous, c’était plus la peine, cela existe déjà. Ainsi que pas mal de documentaires. Là, ce qui nous semblait intéressant, c’est d’être dans le point de vue du père et de regarder ce père qui s’inquiète et qui ne sait pas forcément quoi faire face à cette montée de l’extrême droite qui captive son fils. Et ce père, il nous représente un peu tous, compte tenu du contexte actuel (l’interview a été faite avant l’investiture de Trump, ndlr.). Il y a quand même 92 % des communes qui ont placé le Rassemblement National en premier aux dernières élections, c’est gigantesque. Que peut-on faire ? Et nous avons tous eu un repas familial qui a mal tourné parce qu’un oncle tenait des propos déplacés. Et nous nous sommes tous demandé si nous devions taper du poing sur la table ou si nous laissions le dîner se terminer sans encombre. On dit toujours qu’il ne faut pas parler politique en famille. Et nous, nous pensons que c’est nécessaire, compte tenu de la situation actuelle, et c’est aussi l’un des messages du film. C’est essentiel, car nos enfants sont les citoyens de demain, et il est crucial de se mettre à la place de l’autre. Au début, le père, sa réaction est soit de faire preuve d’autorité, soit de rester muré dans le silence, et dans les deux cas, cela ne fonctionne pas. Et notre but était que le spectateur s’interroge sur ce qu’il aurait pu faire…

L’attachée de presse nous fait signe que c’est bientôt la fin.

Alors, je vais poser ma dernière question, même si j’en avais beaucoup d’autres au vu de la richesse du film. Est-ce que lors de la préparation du film, vous vous êtes demandées si Vincent ou Benjamin auraient dû s’immerger et s’informer dans un groupuscule comme celui qu’on voit dans le film ?

Non, justement, car comme je vous l’expliquais, nous ne traitons pas directement de l’extrême droite, donc ce n’était pas nécessaire. Et aussi sur ce que cela révèle de l’éducation et de notre responsabilité en tant que parents. Ce que nous transmettons en définitive. C’est plus un film sur la transmission que sur les dérives.

Elle conclut en répondant à une de mes questions restées en suspens, confirmant que le film a trouvé un distributeur au Québec avec Armand Laffont d’Axia Films, toujours aussi efficace.

Le film est actuellement en salles en France et sortira au printemps au Québec.

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