La Classe ouvrière va au paradis : subordination machinale

Le travail est une nécessité pour l’Homme. Sans travail, il meurt. Ce triste constat est poussé à son paroxysme dans La Classe ouvrière va au paradis. Tout en maîtrise et en nuances, Elio Petri nous livre un film politique choc qui ne souffre pas d’un militantisme versant dans le dogmatisme. En adoptant le point de vue d’un ouvrier modèle, sorte de « héros » marxiste, le cinéaste parvient à encapsuler toute la détresse et la violence de l’Italie des années 70. Il en découle un puissant commentaire sur l’aliénation du travail, ainsi que sur la lutte ouvrière et ses limites.

Synopsis : Lulù Massa est ouvrier modèle : son rendement est cité en exemple par son patron. Les autres travailleurs ne voient pas d’un bon œil ces cadences infernales, et il est détesté de ses collègues dont il méprise les revendications. Bercé par les rêves de la société de consommation, Lulù réalise parfois la vanité de la vie qu’il s’impose. Alors qu’il se coupe un doigt accidentellement, les autres ouvriers, par solidarité, se mettent en grève…

Tandis que le cinéma italien se détache progressivement du modèle néoréalisme, qui lui a permis de rebondir dans l’après-guerre, les années 60 ont été marquées par le glamour de Federico Fellini et l’approche pittoresque de Luchino Visconti. La fin de cette décennie a ensuite été nourrie de mouvements de contestation et de violence, si bien que nombre de cinéastes se sont positionnés pour tendre le miroir vers leur nation qui implose. Les Camarades (1963) de Mario Monicelli, relatant un mouvement de grève conséquent dans une usine de textile à Turin, se présente ainsi comme le précurseur de ces œuvres. La « trilogie des névroses », réalisée par Elio Petri, marche donc dans les pas de son prédécesseur, tout en mesurant la dimension réactionnaire qui s’en dégage. Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon sacralise Petri sur la scène internationale avec son intrigue psychologique sur la répression d’une police italienne. La Classe ouvrière va au paradis arrive ensuite, juste avant de conclure avec La propriété, c’est plus le vol, où un banquier use de procédés insidieux afin de dépouiller un boucher. Ce second volet compile à peu près toutes les contradictions des ouvriers et des syndicalistes, prêts à tout pour gagner une place au paradis.

Quand l’Homme devient la machine

Tourné en un peu moins de trois semaines, le 8e long-métrage d’Elio Petri est reparti de la Croisette avec une Palme d’or, ex-aequo avec un autre film italien, L’Affaire Mattei de Francesco Rosi. Les deux films ont pour point commun un engagement politique fort, mais surtout l’acteur Gian Maria Volonté comme tête d’affiche. Il fut un bandit emblématique pour Sergio Leone (Pour une poignée de dollars, Et pour quelques dollars de plus) et pour Jean-Pierre Melville (Le Cercle Rouge). Volonté campe un Lulù obsessionnel avec beaucoup de panache, mais reste dans un jeu qui nous rend imperméable à l’empathie. Petri cherche constamment à bousculer le spectateur assis dans son fauteuil, comme en l’immergeant de force dans la routine répétitive et oppressante de l’usine ou en installant un autre sentiment de malaise avec une séquence tournée dans une voiture. Tous ces éléments en illustrent l’insatisfaction perpétuelle des ouvriers, qui en veulent plus et qui rêvent de s’embourgeoiser. Industries capitalistes et société qui tend vers le consumérisme, telle est leur réalité et telle est la nôtre, figées dans le temps.

Programmé à servir les intérêts de son employeur aux aurores, Lulù Massa s’éjecte du lit de façon machinale. Il marche silencieusement aux côtés des autres salariés qui s’apprêtent à reprendre leur poste à l’usine du coin. À contre-courant de cette vague humaine, étudiants gauchistes et autres syndicalistes tentent de distribuer leurs tracts et de les avertir en hurlant les odieuses conditions de travail qui les déshumanisent et auxquelles ils sont confrontés au quotidien. N’était-ce pas déjà ce que Charlie Chaplin dénonçait avec amusement dans Les Temps modernes ? Rien n’empêche pourtant ces employés de forcer le passage, comme s’ils étaient atteints de surdité ou comme s’il n’y avait tout simplement rien d’autre à faire pour subvenir à leurs besoins. Petri use ainsi de l’expressionnisme dans ses plans pour noyer Lulù dans la masse, avant de le récupérer dans ses tâches et de révéler son arrogance, sa vulgarité et son égoïsme. Sa performance à l’usinage à la pièce lui vaut bien des primes qu’il dépense en babioles et autres produits inutiles qu’il accumule chez lui. Ses supérieurs se servent ainsi de sa cadence infernale comme d’une référence, quitte à augmenter les quotas de ses collègues. Le décor réel de l’usine s’avoisine donc peu à peu à un univers carcéral, où le salaire ne dépend plus des rendements de plus en plus exigeants.

Le pouvoir des impuissants

Mais quelque part, Lulù serait à l’origine des mouvements de grèves à venir. Son accident de travail lui permettra également de prendre conscience de sa véritable valeur et de la loyauté de son employeur. Il se voit bientôt comme une de ces pièces qu’il fabrique. Qu’il soit, parfait ou imparfait, il est remplaçable. La chute est donc très lourde à encaisser pour cet homme qui avait tout pour réussir selon ses principes spartiates, en renonçant à sa vie personnelle, sa famille et sa santé. Incapable de prendre du temps pour lui ou de se faire plaisir, car Lulù ne pouvait faire l’amour qu’à sa machine, il a le choix entre se conformer aux nouvelles normes, démissionner ou bien lutter auprès des syndicats. Les relents réactionnaires qui sommeillaient en lui le poussent à agir de cette manière, pour ne pas finir dans un asile psychiatrique, à l’image de l’ex-ouvrier Militina (Salvo Randone), qui ne se sépare plus de son livre sur Spartacus.

La force du film réside dans le rythme effréné que Petri insuffle au récit. Entre le montage, les gros plans et l’incroyable musique d’Ennio Morricone, aussi bien envoûtante et martiale, pour coller avec la cadence répétitive des travailleurs que l’on encourage, que nerveuse, avec un sound design qui rappelle les machines bruyantes en action, il y a un sentiment d’urgence qui s’en dégage. Les personnages crient pour se faire entendre dans un environnement bruyant, et le cinéaste ne lisse en aucun cas cet aspect, si bien que nos tympans sont constamment bombardés de sons stridents et percutants tout le long de l’intrigue. Une expérience rare et teintée d’un cynisme qui renvoie Petri au milieu dont il est lui-même issu. L’ultime séquence cristallise tout, en dévoilant le schéma horizontal du taylorisme. Les ouvriers se tiennent enfin côte-à-côte, mais perdent instantanément les qualités de communications qu’ils avaient retrouvées un peu plus tôt. Ils ne se voient plus distinctement et ne peuvent penser qu’à un éventuel paradis emmuré…

En parallèle du Nouvel Hollywood qui alimente la contre-culture de l’autre côté de l’Atlantique, Elio Petri signe un film choc, qui ne souffre pas d’un militantisme versant dans le dogmatisme. La Classe ouvrière va au paradis a le bon goût de proposer le point de vue d’un ouvrier idéal, jusqu’à ce que les murs des illusions s’effondrent avec lui. D’autres cinéastes ont également réinterprété cette formule pour l’adapter à un contexte social, politique ou familial similaire sur le fond. Ken Loach, Stéphane Brizé et Spike Lee ne sont que des exemples parmi d’autres, car la lutte de la classe ouvrière continue sur tous les fronts et revient toujours nous hanter avec malice. On peut aussi bien prendre un plaisir régressif devant le drame social de Petri que de s’en emparer pour que l’histoire évite de se répéter.

Bonus

En supplément du film restauré et distribué par Tamasa, les détenteurs du Combo Digipack Blu-ray & DVD seront ravis de feuilleter le livret qui accompagne le boîtier. Avec des images du film à chaque double-page, ce petit dossier pédagogique sur les luttes ouvrières se compose d’une remise en contexte historique de l’Italie à la suite des élections du 7 juin 1970, d’un article rappelant l’importance des organisations syndicales chez Fiat, d’un autre sur l’évolution des rapports hiérarchiques entre l’ouvrier et son supérieur direct, et enfin d’un portrait d’Elio Petri à travers un riche entretien.

Il est encore possible de pousser la réflexion plus loin auprès d’Aurore Renaut, maîtresse de conférence en études cinématographiques et audiovisuelles et spécialiste du cinéma italien. Une trentaine de minutes lui sont accordées dans les bonus, où elle revient sur la genèse du film, la vision d’Elio Petri pour atteindre le public, son sens de la documentation et la précision de son écriture, ainsi que les défis de production rencontrés. Un exposé aussi passionnant que son titre, « Petri : de la névrose à la schizophrénie ».

La Classe ouvrière va au paradis – Bande-annonce

La Classe ouvrière va au paradis – Fiche technique

Titre original : La classe operaia va in paradiso
Réalisation : Elio Petri
Scénario : Elio Petri, Ugo Pirro
Interprètes : Gian Maria Volonté, Mariangela Melato, Salvo Randone, Gino Pernice, Luigi Diberti, Donato Castellaneta, Mietta Albertini, Renata Zamengo, Federico Scrobogna, Giuseppe Fortis
Directeur de la photographie : Luigi Kuveiller
Décors : Dante Ferretti
Costumes : Franco Carretti
Musique originale : Ennio Morricone
Montage : Ruggero Mastroianni
Son : Mario Bramonti
Conseiller syndical : Mario Bartolini
Producteurs : Ugo Tucci, Mario Cotone, Stefano Pegoraro
Production : Euro International Film
Pays de production : Italie
Distribution France : Tamasa
Durée : 2h05
Genre : Drame
Date de sortie : 31 mai 1972
Date de ressortie : 8 janvier 2025
Date de sortie du Combo Digipack Blu-ray & DVD : 28 janvier 2025

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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