« Les Fesses à Bardot » : quand BB embrase Trougnac

Dans Les Fesses à Bardot, Philippe Pelaez et Gaël Séjourné nous transportent à l’orée des années 1960, dans un coin de campagne où l’arrivée d’un inconnu fait surgir bien des espoirs… et tous les fantasmes. Entre le parfum du scandale, l’ombre de la censure catholique et l’attrait du grand écran, ce roman graphique publié aux éditions Bamboo montre avec humour comment une simple photo de Brigitte Bardot peut secouer les mœurs d’un village pourtant tranquille.

Avec Les Fesses à Bardot, Philippe Pelaez au scénario et Gaël Séjourné au dessin signent un récit à la fois drôle et passionnant, campé dans la France d’après-guerre, quand le cinéma commençait tout juste à supplanter les messes et les parties de cartes comme divertissement populaire. Trougnac, paisible bourgade apparemment perdue « au bout du monde », n’a jamais reçu la moindre célébrité. La surprise est donc totale quand Conrad Knapp, un inconnu en quête d’un décor pour le prochain film réunissant Brigitte Bardot et Jean Gabin, déboule au Café des Sports, brandissant fièrement une photo censurée de la célèbre actrice. Bien que seulement 20 % des habitants disposent d’un téléviseur, tout le monde connaît Bardot : icône de la beauté, objet de culte pour certains, incarnation de la décadence pour d’autres. Cette dichotomie alimente les commérages, décuple les fantasmes et aiguise soudain l’intérêt du village pour le grand écran.

Conrad, affable et mystérieux, ne tarde pas à être pris en main par le maire, bien décidé à « vendre » son village comme un cadre idyllique pour le prochain tournage. Repas à l’œil, hébergement aux frais de la princesse, cadeaux de tous les commerçants : c’est une véritable opération séduction qui s’organise pour convaincre le repéreur de décors. Dans l’enthousiasme général, on remarque à peine la réprobation de l’Eglise et d’une poignée de conservatrices. Certes, le curé voue au cinéma non-puritain une haine ardente. Selon lui, cette nouvelle « usine à rêves » ne serait que mensonge, tentation, perversion de la jeunesse. Mais l’attrait l’emporte ici clairement sur la méfiance et sa position reste minoritaire à Trougnac, comme en témoignent ces nombreuses scènes où Conrad Knapp est attendu, accueilli ou célébré comme le messie.

Au gré des rebondissements, Philippe Pelaez dresse une galerie de personnages truculents. Le maire, conscient que le village se meurt, voit dans le cinéma un remède économique imparable. Le duc local manœuvre pour soutirer à Conrad la promesse d’un tournage, quitte à sortir une valise pleine de billets. Le café où se réunissent les badauds devient le théâtre d’échanges pimentés, où la morale catholique est battue en brèche par la silhouette de Bardot. Épousant une ambiance de comédie sociale, le trait de Gaël Séjourné oscille entre légèreté et nostalgie : les expressions de joie, de crainte ou d’envie se lisent sur des visages finement croqués, tandis que l’atmosphère rétro, soutenue par des décors très authentiques, évoque un certain âge, révolu et pourtant familier.

La BD recèle également un propos plus profond sur la censure de l’époque. Les curés, galvanisés par la Centrale catholique du cinéma, interviennent pour infléchir les scénarios, à l’image du Code Hays aux États-Unis. Accusant le cinéma de corrompre l’âme des fidèles, l’Église exerce une influence capable de mettre à mal certains projets. À Trougnac, cette tension entre la tradition religieuse et la modernité cinématographique se cristallise dans une rivalité fraternelle : d’un côté, l’ecclésiastique campe sur ses valeurs ; de l’autre, son frère, le duc, croit fermement en l’avenir du septième art, symbole d’ouverture populaire et de rêve universel. Raison pour laquelle il a préféré investir dans l’ouverture d’un cinéma que dans la restauration d’une vieille paroisse.

(Le prochain paragraphe comprend des spoilers)

Bien sûr, tous ces efforts et ces débats reposent sur un mensonge que les auteurs révèlent dans la dernière partie de l’album. Conrad n’est qu’un imposteur, un acteur raté, déçu de ses castings parisiens, qui se fait passer pour l’émissaire d’une superproduction française afin de jouir d’une vie facile – et de conquérir une jeune femme, Julie, qui a plus d’un tour dans son sac. Cette ironie, filée d’un bout à l’autre de l’album, fonctionne parfaitement : voir tout un village, du maire à la plus humble paysanne, se plier en quatre pour satisfaire un escroc, rappelle combien l’illusion peut se substituer à la réalité quand l’espoir et la fascination entrent en jeu. Les Fesses de Bardot narre alors un mirage collectif autour duquel gravite tout un village.

On prend énormément de plaisir avec ce voyage dans le temps, au milieu de personnages hauts en couleur, échaudés par la perspective de voir BB – et accessoirement Gabin – fouler le sol de leur petite ville. Car derrière les espoirs et le scandale annoncé, c’est bien le portrait d’une France rurale sur le point de basculer dans la modernité qui se dessine, rappelant à chacun combien l’illusion peut parfois donner la plus belle part de la réalité.

Les Fesses à Bardot, Philippe Pelaez et Gaël Séjourné
Bamboo, janvier 2025, 160 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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