La ligne de vie : raccourcie, celle de Corto ?

Dans une période située en 1927-1928, Corto Maltese se trouve au Mexique, en pleine révolte des cristeros. Une rapide recherche nous apprend que les historiens désignent par Guerre des Cristeros un soulèvement de chrétiens persécutés allant du 3 août 1926 au 21 juin 1929.

Corto achève de retaper un navire qu’il baptise La Niña de Gibraltar en hommage à sa mère, quand Bouche Dorée vient le trouver. Elle se prétend disposée à lui rembourser la dette qu’elle a contractée auprès de lui, s’il réussit à récupérer la collection d’objets d’art en jade d’un archéologue nommé Edward Herbert Thompson qui pille depuis des années la cité maya de Chichen Itza. Mais comme lui répond justement Corto, il n’est pas un voleur. Finalement, celui-ci devra juste se faire passer pour le représentant d’un musée européen afin de gagner la confiance de Thompson et lui acheter sa collection. La conversation dévie ensuite et Bouche Dorée annonce à Corto « Pour une raison que j’ignore, ta ligne de vie est en train de s’écourter » ce à quoi il répond par une boutade qui incite Bouche Dorée à ajouter « Écoute, Corto, je ne plaisante pas ! La mort te guette et elle parle espagnol. » Cela n’inquiète pas Corto outre mesure. Toujours est-il qu’il joue le jeu pour trouver ce Thompson et parvient, malgré un anonymat qui tourne court, à le convaincre de lui céder sa collection de jade. Voilà un début d’album (24 premières planches, sur un total de 78) particulièrement séduisant.

Corto Maltese par Pellejero et Diaz Canales

La suite nous vaut quelques péripéties bien dans le style des aventures de Corto Maltese, aussi bien pour le dessin de Rubén Pellejero que pour le scénario de Juan Diaz Canales. Cependant, il faut bien dire que cette série comme d’autres (dernier exemple en date : Blake et Mortimer) dont le ou les auteurs historiques ont disparu, par souci éditorial (faire vivre la série, comme on dit), se poursuit par de nouveaux auteurs respectant une sorte de cahier des charges. Autant dire qu’avec cet épisode, Pellejero et Diaz Canales appliquent ce principe de belle façon, en respectant le caractère de Corto, en lui faisant côtoyer des personnages déjà familiers de la série avec d’autres issus de la réalité et en le plaçant dans une région agitée politiquement (notre marin adore soutenir les mouvements révolutionnaires) et dont le passé remonte si loin qu’il est assorti de vestiges architecturaux et artistiques. Si les auteurs n’affichent pas une culture du niveau de celle d’Hugo Pratt, ils suivent son exemple de manière convaincante, pour un album agréable aussi bien pour les yeux que pour l’intellect (avec un soupçon d’ésotérisme et d’onirisme). La différence se sent au niveau des textes qui racontent le Mexique et ses particularités historiques, car l’album se lit assez rapidement et non sans plaisir il faut le reconnaître. Mais, il faut bien se faire à l’idée que si Pellejero et Diaz Canales imaginent de nouvelles aventures de Corto Maltese, ce qu’ils proposent est bien leur Corto Maltese, celui dont ils se sont fait une image d’après leurs lectures. D’ailleurs, pourrait-on faire du Corto Maltese en 2024 comme Pratt le concevait dans les années 1960-1980 ? Finalement, ses albums appartiennent à la période de leur conception. Quant à Pellejero, il aime les ambiances aux couleurs vives (à noter que l’épisode est également commercialisé dans une version en noir et blanc, sous un format légèrement supérieur). C’est une des différences fondamentales qui sautent ici aux yeux, puisque Pratt concevait d’abord ses albums en noir et blanc et ne passait à la couleur qu’avec une technique d’aquarelliste. Alors, même si l’éditeur assume son choix de poursuivre la numérotation des albums à la suite de ceux de Pratt, je considère que ceux signés Pellejero et Diaz Canales pourraient correspondre à une nouvelle série, comme certains éditeurs le font sur des publications de périodiques. D’ailleurs, cela correspondrait à cette façon de considérer ceux signés Bastien Vivès et Martin Quenehen plutôt comme des hors-série, parce que le style de dessin s’écarte trop de la manière Pratt.

L’esprit Corto Maltese

Revenons maintenant sur la ligne de vie de Corto qui fait le titre de l’album et dont Bouche Dorée annonce qu’elle se raccourcit. On pouvait en attendre une façon de nous préparer à la mort de Corto. Après tout, ses aventures l’ont conduit à bien des endroits et à différentes époques, pour un « vécu » bien rempli. Bien entendu, il n’en est rien. Et on peut même refermer l’album en se demandant ce qu’il faut penser de la réflexion de Bouche Borée : vision ou bluff ? Elle pouvait tout simplement chercher à titiller Corto pour l’inciter à bouger, agir selon son plan à elle. A mon avis, ce qui décide Corto à accepter sa proposition, au-delà de la récupération de la collection de jade de Thompson, consiste à en faire un trésor de guerre, pour soutenir l’action des cristeros. Soit quelque chose qui correspond bien à la mentalité générale de Corto l’aventurier. Enfin, que serait Corto Maltese sans son faire-valoir qu’est Raspoutine ? Il apparaît ici dans un rôle astucieux puisqu’il se rapproche de ce qu’était le personnage historique. Par contre, il apparaît bien gentil et inoffensif dans cet épisode.

La ligne de vie : Corto Maltese 17 – Rubén Pellejero (dessin et couleurs) ; Juan Diaz Canales (scénario) ; Traduit de l’espagnol par Hélène Dauniol-Remaud
Casterman : sorti le 30 octobre 2024

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