FIFAM 2024 : Maman déchire d’Emilie Brisavoine

Maman déchire est présenté dans le cadre du FIFAM 2024 dans la catégorie « filmer seul.e ». Il fait également partie de la sélection d’avant-premières du festival et a été l’occasion d’une rencontre avec sa réalisatrice. Emilie Brisavoine avait déjà marqué les esprits avec Pauline s’arrache en 2015, un documentaire sur sa sœur et, par extension, sur sa famille. De retour avec un récit familial, intime, elle parle de sa mère, tente de parler à sa mère. Une histoire personnelle qui rejoint la communauté de nos récits collectifs.

Maman déchire est un récit documentaire qui fait traverser au spectateur des émotions contradictoires et donc forcément intenses : rire, larmes et indignation, mais aussi parfois perplexité. La même perplexité que ressent peut-être la mère de la réalisatrice quand elle tente de lui demander des comptes face caméra. Est-ce un besoin de filmer ce règlement de comptes ? On pourrait répondre que non, et pourtant, c’est le contraire qui nous apparaît soudain quand Maman déchire se termine. Emilie Brisavoine a conscience de sa place dans le grand jeu de la vie, de cette toute petite histoire qu’elle raconte, mais qui, à son échelle, est l’histoire de sa vie et de sa colère. La réalisatrice est à la fois protagoniste et scénariste de ce qu’elle donne à voir à l’écran. Elle est donc à la fois dans et hors du récit qu’elle écrit, qu’elle relit. On a en effet accès à des extraits, empreints d’une rage et d’une douleur bouleversantes, tirés de ses journaux intimes d’enfance et d’adolescence. Emilie a voulu « donner corps au flux de la pensée« : ce qu’elle raconte de son passé, ce qu’elle vit au présent (la colère, sa douleur, l’envie d’en découdre). Pourtant, il y a face à elle cette mère absente qui devient une grand-mère aimante presque émue aux larmes de ne pas avoir vu son petit-fils à cause du COVID. La mise en perspective avec ce que la réalisatrice et son frère racontent de leur enfance est vertigineuse. Que reste-t-il de cette femme-là désormais qu’elle a changé et qu’elle se veut aimante, drôle, tendre ? C’est la question que pose Florian, le frère, lui qui ne « se pose pas autant de questions », mais qui passe sa vie en examens, à pleurer comme un enfant, à vivre dans sa chair et son corps des maladies plus ou moins réelles. Qu’importe, la douleur est là, omniprésente, elle fait suite aux peurs et cauchemars d’enfant. Pour Emilie Brisavoine la peur et les cauchemars, c’est au présent qu’elle les vit. Depuis qu’elle est devenue mère, les cauchemars sont présents, ils l’envahissent, la dominent.

Imprégnée de cette colère dont elle voudrait se débarrasser, la réalisatrice décide d’en faire un récit. Elle rejoint la communauté de celles et ceux qui ont offert une parole intime pour faire de nos souffrances des récits collectifs. Cette création, un brin névrosée, autocentrée peut-être, n’empêche pas les thérapies, les questionnements hors caméra, mais elle offre la possibilité d’une parole collective, publique et donc forcément politique. Raconter l’intime, c’est entrer en dialogue avec toutes celles et ceux qui se questionnent, s’interrogent, qui vivent des souffrances auxquelles iels ne donnent pas forcément de nom. Donner à voir les failles, c’est faire entrer la vie dans le cinéma. Cette communauté était déjà composée des récits de Maïwenn, Xavier Dolan, Lina Soualem, Mia Hansen-Love, Ondine Novarese… et tant d’autres. Emilie Brisavoine fait appel aux images d’archive, nombreuses, de sa famille, ces images d’amateur (au sens où ils aiment filmer ces moments importants, dit-elle) qu’elle donne à voir et qui, pour elle, en disent beaucoup plus que des images de fiction. Ils sont les témoins d’un regard sur le monde qui permet à la réalisatrice de se mettre à distance et d’observer les gens qu’elle aime, mais qui ont pu lui faire du mal, paradoxe qui est le malheur à l’origine des films. De sa mère il n’est pas seulement question de dire qu’elle a créé de la souffrance, mais bien aussi de faire entendre sa voix. La voix d’une femme blessée, qui ne cesse de répéter (écho au court métrage Molongi d’Aurélie Vaurs diffusé juste avant) qu’il « faut que ça cesse » et qui s’est toujours défendue contre les agressions, quitte à ne plus distinguer la réalité de l’imaginaire blessé, offensé. Pourtant, l’entendre raconter comment elle a été agressée par des hommes à son entrée dans le monde du travail et comment elle s’en est défendue, à coups de poing, est jubilatoire. Car Meaud (c’est un prénom choisi, pas celui donné par sa mère) n’est pas seulement la mère d’Emilie, c’est aussi une femme battante, toujours au bord de la crise de nerfs. Il y a donc plusieurs grilles de lecture à cette histoire intime et violente, c’est pour ça qu’Emilie convoque le cosmos.

Maman déchire n’est pas qu’un drame, c’est aussi un documentaire sur la réalisatrice elle-même, qui se met en scène, s’écrit et se raconte… d’où cette sélection « filmer seul.e ». On la voit essayer d’aller mieux par tous les moyens possibles et on rit avec elle, contre la colère qu’elle combat. Comme son frère qui raconte son premier rendez-vous avec le psy, la libération, presque révélation mystique, et puis l’angoisse qui revient. Se libérer de son passé, pardonner, la réalisatrice pose aussi ces questions avec humour certes, rire ensemble crée aussi un lien fort, mais avec une certaine profondeur. En fouillant son passé, elle découvre son désir d’avenir, en dédiant son film à son fils, et en retrouvant dans d’anciens écrits un instant de lucidité maternelle, un moment béni auquel se raccrocher, pour finalement se dire « je suis heureuse que ma mère soit vivante » (référence au film de Claude et Nathan Miller). Il s’agit de raconter, dénouer, délier les images et faire récit et acte de cinéma par cet : « élan de vitalité vers la vie, ce désir de guérison pour ne pas rester plombée, pour avancer et aller vers… ». « Vers l’avenir?« * ajoute Emilie Brisavoine. Sa réponse est un documentaire qui va vers le public qui reçoit Maman déchire comme des paroles entendues, des souffrances partagées, et la volonté de les conjurer par la création, le partage.

*Toutes les paroles rapportées sont issues de la rencontre avec Emilie Brisavoine le 17/11/2024

Maman déchire : Fiche technique

Synopsis : Emilie fait un film pour essayer de comprendre le plus grand mystère de l’univers : sa mère Meaud. Grand-mère géniale, enfant brisé, mère punk, féministe spontanée, elle fascine autant qu’elle angoisse. Le film invite à plonger dans une odyssée intime, un voyage intergalactique dans la psyché.

Réalisation : Emilie Brisavoine
Scénario : Emilie Brisavoine
Genre : documentaire
Durée : 1h20
Date de sortie : 26 février 2025

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.