Deauville 2024 : Bang Bang, le son de la cloche

Les films de boxe ont toujours eu cette tendance à raconter la vie des athlètes ou encore d’un lieu. Le ring devient alors un exutoire qui compense l’hostilité de la société dans laquelle les protagonistes sont souvent impuissants et démunis. Bang Bang ne déroge pas à la règle et nous donne rendez-vous dans la banlieue de Détroit pour y suivre la résilience d’un ancien boxeur. Dommage que ses coups manquent de cœur et de saveur.

Synopsis : Boxeur à la retraite, Ber­nard « Bang Bang » Rozys­ki décide d’entraîner son petit-fils après avoir renoué avec lui. Alors que cette nou­velle acti­vi­té le fait sor­tir du trou dans lequel il vit, tout le monde s’in­ter­roge sur ses vraies moti­va­tions, dont une ancienne petite amie qui fut témoin de l’as­cen­sion ful­gu­rante de Bang Bang dans les années 80 et de sa riva­li­té avec le boxeur Dar­nell Washing­ton. Bang Bang veut-il seule­ment trans­mettre sa rage ou bien est-il deve­nu altruiste ?

Onze ans après son premier long-métrage, Coldwater, où l’on est plongé dans l’univers carcéral d’un camp de redressement pour mineur, Vincent Grashaw injecte cette contrainte dans l’esprit d’un personnage torturé qui n’a jamais raccroché les gants. Quand le temps ne suffit plus à cicatriser les plaies, même les plus profondes, c’est un martyr que l’on envoie régler les soucis à coup de pugilats. Bernard Rozyski, surnommé « Bang Bang » grâce à son jab percutant, est un ancien champion de boxe poids plume qui digère mal sa défaite contre Darnell Washington (Glenn Plummer). Bien que ce dernier copine avec le succès, la fortune et la politique, ces deux lascars partagent tout de même une chose en commun. La boxe est derrière eux. Pourtant, Bernard semble décider à remonter de nouveau sur le ring, car le son de la cloche l’appelle.

Bleeding bull

Traditionnellement un sport où la masculinité prédomine, à quelques exceptions près (Million Dollar Baby, La Beauté du Geste), la philosophie de la boxe de Grashaw se limite toujours à lever sa garde, à encaisser et à renvoyer les coups (Rocky Balboa). C’est ce que l’on peut évidemment ressentir lorsque l’on scrute le corps diminué de Tim Blake Nelson, qui carbure à l’alcool et aux sandwichs au ketchup. Cet acteur, courtisé par les frères Coen dans O’Brother, La Ballade de Buster Scruggs ou bien chez Marvel dans l’oubliable Incroyable Hulk, porte tout le film sur ses épaules et constitue sans doute à lui seul tout l’intérêt de rester jusqu’au générique. Même si son personnage de Bernard Rozyski évolue assez peu dans le temps, il reste de loin le meilleur élément d’une intrigue qui superpose des arcs narratifs inachevés. Une galerie de personnages secondaire gravite donc autour de lui, dont Justin (Andrew Liner) son petit-fils, Sharon (Erica Gimpel) et Darnell, avec qui il entretient une amère rivalité.

Structuré comme une succession de rounds de boxe, où il y a un combat à mener pour chacun des protagonistes, que ce soit contre la misère, des travaux d’intérêt général ou un cancer. Rien ne semble malheureusement aussi intéressant ou pertinent que la trajectoire et les motivations de Bernard. Convaincu de pouvoir coacher Justin pour renouer avec la victoire, même si ce n’est que par procuration, il nous est permis de douter sur son comportement, entre égoïsme et altruisme. D’autres films ont pourtant mieux traité cette question, notamment avec The Fighter. Mais pour ne pas trop souffrir de la comparaison, Bang Bang finit par lâcher prise en laissant Bernard errer dans son ancienne maison dans le dernier acte. Une manière pour lui de se cacher derrière ses heures de gloire passées, qui ne sont que des illusions. Nous assistons alors à des échanges lunaires avec de riches junkies, révélant pour de bon tous les défauts d’écriture que le récit traîne depuis son exposition. Un personnage sort même son téléphone pour résumer la vie de Rozyski sur Wikipédia. Et ce n’est qu’un des exemples qui justifie un peu plus la déception qui entoure la grande histoire de Vincent Grashaw.

Ce dernier souhaite définir la nature d’un boxeur et définir sa soif du combat. Cependant, Bang Bang tente plus qu’il ne réussit et échoue lamentablement à marquer les esprits, surtout dans cette compétition peu distrayante. Il frappe donc trop souvent à côté de son sujet, à savoir un hommage universel aux sportifs qui ont perdu, sacrifié ou abandonné leur âme sur le ring. Ce n’est qu’au terme d’une balade sans cohérence que l’on se permet d’être didactique sur les choix que l’on fait en tant qu’individus et sur les conséquences de la boxe que Bernard a empruntée. Dommage que cette leçon nous soit délivrée avec aussi peu de punch et trop de timidité.

Bang Bang est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Vincent Grashaw
Année : 2024
Durée : 1h44
Avec : Tim Blake Nelson, Glenn Plummer, Kevin Corrigan, Nina Arianda, Andrew Liner, Erica Gimpel, Daniella Pineda
Nationalité : États-Unis

Festival

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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