Deauville 2024 : The Knife, à double tranchant

Examen de conscience sur la réalité des choix que l’on fait par erreur, par amour et par peur, The Knife nous immerge dans une prise d’otage psychologique où une famille afro-américaine tente de faire entendre leur droit de légitime défense. Ce huis clos ne satisfait malheureusement pas le divertissement en tension que le réalisateur Nnamdi Asomugha souhaite générer, faute à un scénario bancal, malgré d’honnêtes performances chez les comédiens qui défilent un à un devant la caméra.

Chris, ouvrier du bâtiment, retape sa maison jusqu’à pas d’heure, pour qu’elle constitue le refuge idéal pour sa femme Alex (Aja Naomi King) et ses trois enfants, dont un nourrisson. Malheureusement, lorsqu’une inconnue pénètre dans leur foyer en pleine nuit, la sécurité de la famille est mise en péril. Chris choisit d’agir, mais ne se souvient plus du déroulement des faits qui ont conduit l’intruse au sol, inconsciente et entre la vie et la mort. Si l’histoire aurait pu s’arrêter après une simple déposition auprès de la police, le cinéaste, également interprète de Chris, joue mal sa carte de « l’Homme noir en Amérique » ou de « l’Homme noir contre les préjugés des forces de l’ordre ». À force de tirer sur la sirène d’alarme morale, le récit tue son propre suspense.

Trancher dans le vide

Dans un contexte similaire, où les accusations déferlent sans arrêt sur le protagoniste, nous avons Reality, où une jeune femme était prise en étau par des agents du FBI très intrusifs et déstabilisants durant leur interrogatoire, intégralement enregistré. En collant mot pour mot aux échanges, jusque dans les bégaiements d’incertitudes de l’accusée, Tina Satter est parvenue à reconstituer une tension inébranlable et quasiment en temps réel. Atmosphère anxiogène, sentiments d’injustice et d’oppression sont les motifs que partagent les deux films. Il manque cependant à Nnamdi Asomugha et Mark Duplass la maîtrise de l’écriture et de la mise en scène afin que son thriller parvienne à rester cohérent de bout en bout.

Peut-être qu’en endossant de multiples casquettes pour que ce film indépendant puisse voir le jour, Asomugha a manqué de recul sur son œuvre très légitime sur le papier, mais en défaut d’efficacité à l’écran. Le cinéaste se donne pour défi de raconter la bascule entre la vie tranquille d’une famille à son démantèlement par la terreur et un manque de communication. Dans la seconde partie, après avoir donné aux spectateurs « les faits », les membres de la famille se battront pour leur survie, tandis qu’une enquêtrice est chargée de chercher « la vérité ». Mais suffit-elle vraiment à disculper le mari pour son dérapage, ou bien mettra-t-elle sa famille en danger ?

Black-out

Ce qui semble a priori découler de la légitime défense ne l’est pas dans l’absolu à cause d’un black-out volontairement dissimulé aux protagonistes et aux spectateurs. Que s’est-il réellement passé ? Y avait-il un lien entre la victime et l’agresseur ? Pouvons-nous formellement les identifier selon plusieurs versions confuses ? Après l’arrivée en fanfare de la police sur les lieux, rappelant un home invasion, le jeu consiste à croiser les déclarations des uns et des autres, individuellement et avec une pression psychologique que l’inspectrice Carlson prend soin de distiller derrière ses fausses formules de politesse. Incarnée par l’oscarisée Melissa Leo (The Fighter), cette vétérane armée de son flair et de son dictaphone sonde les paroles et les non-dits de la famille.

Si tous les plans sur les mains moites, les visages en sueur et le regard fuyant sont dispensables pour créer de la tension, elle existe un certain temps avant que les dialogues sabotent le scénario, trop incohérent dans l’enchaînement que cela en devient absurde. Chacun possède sa propre vérité, que ce soit le père, la mère, les enfants ou l’inspectrice. Anatomie d’une chute et Quitter la nuit en attestent. Le système judiciaire contraint les individus, et notamment les victimes, à travestir l’honnêteté pour se mettre en sécurité contre des protocoles sans nuances (Border Line). L’idée est évidemment bonne mais la succession de clichés et les plans sur le fameux couteau alourdissent constamment ces propos.

Vain dans sa construction et prévisible dans sa narration, The Knife échoue à maintenir une pression psychologique sur le spectateur, qui n’a plus qu’à ronger son frein avant que la sentence ne soit prononcée pour Chris et sa famille. Dans sa volonté d’illustrer l’horreur du réel et l’horreur des choix sans incidence que l’on fait, le premier-long-métrage de Nnamdi Asomugha se perd dans la démonstration et nous fait perdre de vue le fil rouge que le couteau du titre a tranché par mégarde.

The Knife est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

De : Nnamdi Asomugha
Année : 2024
Durée : 1h22
Avec : Nnamdi Asomugha, Melissa Leo, Aja Naomi King, Manny Jacinto, Amari Price, Aiden Price, Lucinda Jenney
Nationalité : États-Unis

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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