Le Tableau volé : l’art de l’oeuvre esquissée

Inspiré d’une histoire vraie, Le Tableau volé de Pascal Bonitzer nous plonge dans le monde clos des ventes aux enchères. Si les incursions au cœur des salles de vente offrent des séquences prenantes et singulières, les relations conflictuelles entre toute une galerie de personnages à peine brossés, et détachés de l’intrigue principale, laissent malheureusement un goût d’inachevé. Le film est disponible en DVD et Bluray le 3 septembre 2024.

Après avoir décrypté l’univers de la finance dans Tout de suite, maintenant, Pascal Bonitzer poursuit son exploration des milieux professionnels fermés. Avec Le Tableau volé, il s’empare d’un fait divers pour construire une fiction autour de la vente d’œuvres célèbres. « Les Tournesols » de l’autrichien Egon Schiele, peinture accaparée par la police nazie, a été découverte dans la maison d’un jeune ouvrier chimiste à Mulhouse par un spécialiste d’art. Cette trouvaille improbable compose une entrée en matière parfaite pour dresser le portrait d’un marché de l’art soumis à la concurrence.

Les loups de Scottie’s, mensonges et appât du gain

André Masson, commissaire-priseur chez la maison de ventes Scottie’s, collectionne les montres et les voitures de luxe. Égocentrique et hautain avec son entourage, il dénigre ses collègues pour se mettre en valeur. Un jour, il reçoit un courrier particulièrement intriguant. Un jeune ouvrier aurait en effet découvert un tableau d’Egon Schiele. D’abord incrédule, Masson pense qu’il s’agit d’un faux avant d’identifier formellement la peinture à Mulhouse. Il s’agit d’une toile perdue depuis 1939 et spoliée par les nazis.

Naturellement, le commissaire-priseur voit dans ce tableau une opportunité bien plus qu’un chef d’œuvre. L’art reste secondaire, comparé à ce que le cadre peut lui rapporter, en termes monétaire mais aussi de reconnaissance au sein de sa prestigieuse maison de vente. En affichant et en souhaitant à tous prix accélérer sa réussite sociale, André Masson compense en réalité d’anciennes moqueries et humiliations. En définitive, dans Le Tableau volé, seul le profit compte. Pascal Bonitzer a d’ailleurs déclaré : « ça m’amusait, s’agissant d’une œuvre d’art, qu’on ne l’envisage jamais autrement que sur le mode : combien ça va rapporter ». L’ancien titre du film, la salle de vente, traduisait bien cette approche.

En outre, l’authenticité de l’œuvre ne pose jamais question. La fausseté, la duperie délaissent l’art et s’installent plutôt dans le monde de l’enchère et de ses protagonistes. Chez Scottie’s, la vente apparaît comme une affaire d’image, de marketing, de bluff et de mensonges. La fin justifie donc les moyens. Le personnage d’Aurore, la stagiaire mythomane de Masson, incarne à elle seule cet univers de faux-semblants.

Grâce aux prestations impeccables de ses acteurs et à ses dialogues à couteaux tirés, Le Tableau volé convainc plutôt dans sa représentation du marché de l’art, même si le récit manque de suspense et d’adrénaline. En revanche, une fois sorti de la salle des ventes, l’histoire se perd dans une mosaïque de personnages et d’enjeux que la durée relativement courte du film ne permet pas d’exploiter.

Le tableau manqué, un pointillisme sans relief

À la manière d’un peintre pointilliste, Pascal Bonitzer compose son film par petites touches. Une galerie de personnages secondaires, de nombreux points de vue alternés, un enchaînement rapide de saynètes, parfois sans transition, dont le montage questionne, et pléthore de thématiques parallèles. Ce pêle-mêle, trop dense, et dénué de l’ampleur nécessaire pour un véritable film choral tel qu’un Magnolia, reste malheureusement dans un état brut inachevé.

Aussi, si Le Tableau volé oppose les riches marchands d’art aux « gens simples », la confrontation des milieux ne fonctionne pas. Martin, le jeune ouvrier chimiste, apparaît seulement comme un bon samaritain, qui préfère conserver son rang sans se mettre du sang sur les mains ou tirer bénéfice d’un tableau qui ne lui appartient pas. Après un bref dilemme, ses amis préfèrent l’amitié à l’argent. Quant à la mère de Martin, sa présence est réduite à quelques scènes brèves pour servir son fils. Le film ne réussit guère mieux à traiter de la spoliation des œuvres d’art par les nazis, sujet sérieux expédié en un court monologue auquel Léa Drucker apporte le minimum syndical d’émotions. Nous sommes donc bien loin de La femme au tableau, qui mettait en scène une lutte juridique pour la restitution d’un trésor national.

La relation complexe entre Aurore et son père, qui passe soudainement du conflit à l’apaisement sans que l’on comprenne comment, n’est pas davantage approfondie. Il ne reste ainsi de ce père au cœur brisé, trahi par sa femme et son associé, qu’une seule et unique phrase définissant la vie : « encaisser, lâcher du lest, tout revoir à la baisse ». Une vision qui sert finalement de simple contraste avec le mercantilisme d’André Masson.

Le Tableau volé : les bonus

Le DVD du film offre une entrevue avec Pascal Bonitzer. En répondant aux questions de Philippe Rouyer, le réalisateur français revient notamment sur la genèse du Tableau volé. C’est son producteur, Saïd Ben Saïd, qui lui a suggéré de s’intéresser au monde de l’art. C’est ensuite sur la base d’une vingtaine d’interviews de professionnels des ventes aux enchères que le sujet et les protagonistes du film ont été développé.

L’interview apporte également des éclairages sur le titre du film, choisi par le producteur, et qui évoque La Lettre volée d’Edgar Poe. Il renseigne encore sur la sélection des comédiens et l’élaboration de l’affiche du film, conçue par Floc’h, qui a travaillé notamment avec Alain Resnais et Woody Allen. Sans fournir toutes les clés de compréhension du Tableau volé, en particulier pour le personnage d’Aurore, cet entretien bonus permet de mieux connaître l’œuvre de Pascal Bonitzer, réalisateur encore assez méconnu du public français.

Bande-annonce : Le Tableau volé

Fiche technique : Le Tableau volé

Réalisation, Scénario, Adaptation, Dialogue : Pascal Bonitzer
Image : Pierre Millon
Montage : Monica Coleman
Premier assistant réalisateur : Justinien Schricke
Décors : Sébastien Danos
Costumes : Marielle Robaud
Son : Damien Luquet, Vincent Guillon, Jean-Paul Hurier
Maquillage : Sarah Mescoff
Coiffure : Arnaud Dalens
Musique originale : Alexeï Aïgui
Directeur de production : Ronan Leroy
Coordinatrice post-production : Christine Duchier
Producteur associé : Kevin Chneiweiss
Produit par : Saïd Ben Saïd
Société de production : SBS Productions
Distribution France : Pyramide Distribution
Édition : Pyramide Édition
Pays de production : France
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h31
Date de sortie cinéma : 1er mai 2024
Date de sortie DVD/Blu-ray/VOD : 3 septembre 2024

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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