Une Vie : mémoires d’un anonyme

L’abnégation de soi n’est-elle pas le geste le plus humain dans les heures sombres ? Si James Hawes ne la met pas entièrement en application dans son premier long-métrage, préférant s’arrêter aux standards du biopic académique, Une Vie met en lumière cette prouesse à travers ses personnages engagés. L’exercice commémoratif, niais et fiévreux par instant, n’a pas l’ambition de dépasser les modèles qui l’ont précédé, ce qui en fait un objet d’étude sans transcendance ni émotion. Reste que « l’histoire vraie » et méconnue de celui que l’on surnomme le Schindler britannique vaut bien un coup d’œil dans le rétroviseur.

À redécouvrir en VOD dès 24 juin et en DVD/Blu-ray à partir du 26 juin.

Synopsis : Prague, 1938. Alors que la ville est sur le point de tomber aux mains des nazis, un banquier londonien va tout mettre en œuvre pour sauver des centaines d’enfants promis à une mort certaine dans les camps de concentration. Au péril de sa vie, Nicholas Winton va organiser des convois vers l’Angleterre, où 669 enfants juifs trouveront refuge.

Toute bonne recette d’un récit biographique investit au mieux les témoignages directs des personnes concernées et de leur entourage. James Hawes, cador de la télévision britannique pour avoir travaillé sur des séries notoires (Black Mirror, Snowpiercer, Slow Horses), a donc sauté sur les propos que Barbara Winton a recueilli auprès de son père dans son roman If It’s Not Impossible…The Life of Sir Nicholas. Malgré un support aussi vaste et conséquent, le premier long-métrage du cinéaste peine à dérouler toute l’ampleur d’un récit de sauvetage extraordinaire à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Via la ligne ferroviaire transeuropéenne qui reliait Prague à Londres, il nous est conté une opération hors circuit du Kindertransport organisé par la Grande-Bretagne, même si elle en possède tous les aspects.

Les germes de la discorde

1938. L’Europe n’a pas encore basculé sous le joug et la suprématie du chancelier du Reich. Pourtant, l’ombre du nazisme plane déjà dans les contrées les plus démunies. Contraintes à l’exil, de nombreuses familles rebondissent d’un camp de réfugiés à l’autre, et de plus en plus vers l’Est ou l’Ouest. L’instinct de survie travaille donc ces parents qui ne peuvent nourrir leurs enfants, ni leur offrir un refuge adéquat. Pour Nicholas Winton, un courtier britannique d’origine juive allemande, cette situation lui déchire le cœur. Il troque donc sa paire de ski pour rallier une destination plus hostile que les montagnes enneigées suisses. Il est ainsi venu prendre le pouls de la nation tchécoslovaque, pour la plupart de la même confession que la sienne. Il se découvre alors un instinct paternel qui le pousse à agir silencieusement et méthodiquement, afin de préserver le plus d’enfants d’une guerre imminente.

Il existe un avant et un après. Il est facile de s’imaginer le pont qui relie les deux périodes clés dans la vie de Nicholas Winton. Tiraillé entre trop et tout vouloir raconter, Hawes opte pour une narration en flashback, quitte à en diluer l’intensité dramatique. Il n’évite pas non plus les écueils qui font d’Une Vie un florilège de séquences remplies de bonne volonté et de discours pompeux sur la condition humaine. Elles témoignent pourtant d’une bonne documentation, là encore, pas assez mise en valeur. Le déroulement du sauvetage est rapidement esquissé dans un montage clipesque, anéantissant pour de bon toute forme de tension qu’on aurait pu générer. Et ce n’est pas la musique de Volker Bertelmann qui aidera le film à se défaire du pathos.

Bien heureusement, Anthony Hopkins et Johnny Flynn répondent présents dans un jeu de miroir séduisant. Pourtant, leur interprétation, que l’on pourrait qualifier d’une « performance à Oscar », est détrônée par le parcours héroïque de leur avatar. Tout est bon à prendre lorsqu’il s’agit de bonifier un récit déjà extraordinaire, mais à force de tirer sur la corde de la sensibilité, elle finit par se rompre. De ce fait, le film se mord la queue dans un sensationnalisme qui pourrait bien atteindre les spectateurs qui n’auraient pas encore eu vent des moyens employés par Oskar Schindler dans le célèbre film de Steven Spielberg.

Les trains de la survie

À défaut d’avoir dressé une liste des rescapés, Winton en a fait un album. Il est revenu avec des photographies, éléments rares et précieuses qui lui ont permis de parvenir à ses fins. Le nerf de sa guerre résidait dans la falsification de documents d’identité. C’est pourquoi, le film nous renseigne sur les grandes lignes de cette démarche onéreuse, au nez et à la barbe d’une administration totalitaire qui gagne peu à peu du terrain. Une course contre la montre fut lancée et tous les marqueurs essentiels du sauvetage de 669 enfants trouveront leur place dans les flashbacks d’un homme qui s’apprêtait à dévoiler son engagement au monde entier. Il y avait donc deux fronts à gérer. Sur place pour le recensement, puis dans le réseau administratif londonien pour que chaque enfant puisse légalement recevoir une nouvelle famille d’accueil. Ce sont les visages de cette jeunesse que Hawes filme avec attention, tenant fermement sa caméra à leur hauteur, si bien qu’il arrive à jouer sur le dilemme moral des parents qui ont dû se séparer de leurs enfants.

La reconstitution rencontre toutefois des limites, notamment pendant l’enregistrement d’un show télévisé. Rien ne remplace la puissance évocatrice des véritables images d’archives et les séquences fabriquées effleurent à peine le vertige d’une déflagration émotionnelle. Ce fut déjà un problème souligné dans Simone, le voyage du siècle et les exemples ne manquent pas. Ce qui est essentiel à retenir réside donc dans le portrait de Nicholas au début du dernier siècle. « Qui sauve une vie, sauve le monde ». Le film est animé par ce proverbe, malgré le fait qu’il ne se revendique pas comme un héros. Il s’agit uniquement d’un homme qui a longtemps été hanté par les visages de celles et ceux qu’il n’a pas pu sauver. Dommage qu’il faille nous le rappeler avec insistance et avec des mots qui ne sont là que pour étoffer ce qui a enfin trouvé sa place dans les livres d’histoire. Le jeu de regard à lui-seul aurait suffi à exprimer toute la souffrance d’un homme qui ne pouvait que témoigner des horreurs qu’ont vécues les déportés.

Une histoire, certes importante, mais dont les ingrédients ont infusé dans la surenchère d’une commémoration poussive et maladroite dans son déroulé. Il ne pouvait pas y avoir plus beau message d’espoir que de savoir que des enfants juifs puissent prendre le train pour assurer leur avenir. Si on reste convaincu que le projet est une nécessité, afin de diffuser des valeurs solidaires dont l’humanité peut encore douter aujourd’hui, Une Vie reste en creux du portrait de Nicholas Winton, en nous refusant l’accès aux mêmes quais où les sentiments d’incertitude, de frustration, d’injustice et d’apaisement se sont intimement mêlés. Dommage que cette honorable leçon d’histoire ne soit pas toujours à l’image d’un homme dont la modestie contrariée l’a élevé au rang de guide spirituel pour les générations à venir.

Les bonus

Près d’une demi-heure de bonus accompagnent le film dans son blu-ray. Les interprètes de Nicholas Winton dans sa version âgée et de sa mère, Babette Winton, à la fin des années 30, nous font l’honneur de revenir sur leur expérience sur le tournage du film, tout en témoignant leur respect autour du sauvetage de nombreux enfants juifs à Prague.

Anthony Hopkins ouvre donc le bal en relatant l’état d’esprit du modèle qui l’a inspiré. Nous connaissions déjà sa bravoure, mais l’acteur gallois insiste également sur le souvenir d’un train d’enfants qui n’est jamais parti et qui l’a hanté presque toute sa vie. Helena Bonham Carter vient ensuite conclure en rappelant la leçon d’humanité qu’ont enseigné Nicholas Winton et ses associés, avant d’aborder l’étroite complicité qu’il avait avec sa mère. D’autres anecdotes concernant leur collaboration avec l’acteur-chanteur Johnny Flynn (vu dans le film Emma. ou dans les séries Lovesick et Ripley) et le réalisateur James Hawes, un cinéaste semble-t-il joviale, attentif et à l’écoute de son équipe, viennent agrémenter leurs discours élogieux.

Pour compléter la double interview des comédiens, la seconde partie des bonus contient les témoignages de plusieurs enfants réfugiés que Nicholas Winton a sauvé avant la Seconde Guerre mondiale. Après leur avoir montré le film, ces derniers évoquent librement leurs souvenirs et de ce qu’ils ont traversé. Pensant que l’exil était temporaire, qu’ils pourraient retrouver leur famille tôt ou tard, chaque récit bouleverse par une tendresse insoupçonnée. Si l’Histoire nous apprend que la vie est loin d’être rose bonbon chez l’habitant, on retient de ces réfugiés de guerre leur profond respect pour leur sauveur, qu’ils n’ont pas revu avant que la BBC rende public ses exploits. Pas d’hésitation à avoir si vous souhaitez renouer avec des émotions crues et sincères, vous en aurez pour onze minutes par ici.

Et pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir leur étude sur Nicholas Winton et son histoire, l’édition spéciale Fnac contient le documentaire inédit Nicky’s Family (1h36). De quoi restaurer un peu plus la mémoire d’un homme humble, d’une grande humanité et peut-être révéler les difficultés qu’ont eues les réfugiés à conserver et transmettre leur judaïté.

Bande-annonce : Une Vie

Fiche technique : Une Vie

Titre original : One Life
Réalisation : James Hawes
Scénario : Lucinda Coxon, Nick Drake
Musique : Volker Bertelmann
Décors : Christina Moore
Costumes : Joanna Eatwell
Photographie : Zac Nicholson
Montage : Lucia Zucchetti
Producteurs : Iain Canning, Guy Heeley, Joanna Laurie, Emile Sherman
Production : See-Saw Films, BBC Film, MBK Productions, Cross City Films, FilmNation Entertainment, LipSync
Pays de production : Royaume-Uni
Distribution Royaume-Uni : Warner Bros.
Distribution France : SND
Année de production : 2023
Durée : 1h49
Genre : Biopic, Drame
Date de sortie au cinéma : 21 février 2024
Date de sortie VOD : 24 juin 2024
Date de sortie DVD/Blu-Ray : 26 juin 2024
Éditeur : M6 Vidéo

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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