Majo no Michi – 1 : le chemin de la sorcière

Le choix du titre étant une expression japonaise transcrite en caractères latins, pas d’ambiguïté puisque sa signification est toute trouvée avec le complément de titre : le chemin de la sorcière. Que ce soit par son titre ou son format et même l’organisation générale des pages, cet album se situe donc clairement dans le sillage du manga. L’auteur pousse l’identification avec des couleurs pour les premières pages, couleurs de belles factures qui font regretter leur absence ensuite. Cependant, il marque son identité française avec un sens de lecture classique.

Tony Concrete (probablement un pseudo) vit dans la région de Strasbourg, probablement un peu en marge de la société comme ses héroïnes. En effet, d’après les informations qui figurent sur la couverture, il a longtemps mené une vie de Neet, acronyme de Not in Education, Employement or Training. Et comme elles, il se déplace en vélo. On apprend aussi qu’il a déjà proposé des histoires courtes pour des magazines et bénéficié de résidences d’artistes. Son sens de l’humour s’accorde avec l’auto-dérision avec laquelle il présente cette histoire « Je voulais créer une œuvre manifeste et poser la pierre angulaire du spinozisme magique mais au final, j’ai juste fait une BD de vélo (encore). » Bien entendu, il se sous-estime un peu, car si sa BD parle bien de vélo, elle ne s’en contente pas, loin de là.

Vera et Mary

L’album est centré sur deux personnages, Vera la brune et Mary la blonde qui vivent en colocation dans Strasbourg. Elles ont l’âge pour être étudiantes et d’ailleurs elles ne manquent pas de connaissances. Mais leur domaine est un peu à la marge, puisqu’elles s’intéressent à la magie et se considèrent comme des sorcières. On a un peu de mal à évaluer ce que cela sous-entend pour elles et on se demande si elles le sont de naissance ou non. Ainsi, en particulier chez Vera on sent un lien fort avec la nature et même ce qu’on pourrait appeler les forces naturelles. D’ailleurs, en la suivant, on apprend qu’elle va régulièrement consulter celui qu’elle considère comme son initiateur en sorcellerie.

Des choix de vie

Le souci pour Vera, c’est son refus des compromis avec une société aveuglée par sa volonté de progrès. La jeune fille s’exclue donc volontairement du système de travail-consommation. Refusant les règles du monde régi par les lois de la consommation, de l’économie et de la soumission aux pouvoirs dominants, elle se met en situation de quasi survie constante. Mais elle est jeune et cela semble lui convenir puisqu’elle privilégie son lien avec la nature. Cela ne l’empêche pas de chaparder à l’occasion, pour se nourrir, un peu comme un chasseur chasse. On pourrait se demander comment elle s’en sort pour régler le loyer de sa colocation avec Mary, mais cette dernière a un salaire, car elle fait de la livraison à domicile, à vélo bien entendu. De plus, dans la société qui l’emploie, elle est très bien notée, ce qui lui permet d’obtenir pas mal de commandes. Sachant cette position comme vitale, elle l’entretient en demandant à l’occasion à Vera de la remplacer discrètement, ce qui lui permet de souffler tout en continuer d’assurer du côté des commandes et donc de conserver sa position de livreuse réputée. A noter quand même une petite contradiction entre Vera et Mary, puisque cette dernière entre à sa façon dans le jeu de la compétition, base de notre société.

Rencontres et observations

Bien entendu, cette situation ne peut pas perdurer, car Vera touche une allocation de demandeuse d’emploi. Étant donné qu’elle ne cherche pas d’emploi, elle finit par se trouver face à un dilemme : mettre un pied dans un système qu’elle refuse ou bien assumer des travaux d’intérêt général pour conserver son allocation. C’est en attendant son tour pour faire le point qu’elle fait la rencontre d’un garçon qui manie un étrange objet. Et c’est en acceptant un compromis qu’elle se met dans une situation bien plus risquée que ce qu’elle imaginait. Parce que la société ne fait pas de cadeaux à celles et ceux qui rechignent à s’y intégrer. Vera comprend rapidement que les deux choix qu’on lui propose sont des cadeaux empoisonnés. Heureusement, tout cela ne lui fait jamais oublier ce qui importe à ses yeux : ses objectifs en tant que sorcière.

A quand la suite ?

Cette BD du label COMBO devrait trouver son public de jeunes adultes sans trop de peine, au vu des thèmes qu’elle aborde. Organisé en chapitres d’épaisseurs raisonnables l’album se lit bien. On peut s’identifier aux personnages principaux et vibrer à leurs mésaventures et rencontres. Ce ne sont pas des sorcières à l’ancienne chevauchant un balai, mais plutôt des personnes attentives à ce qu’elles observent autour d’elles et qui ont visiblement un projet d’envergure, réfléchi de longue date. Ce premier volet n’en dévoile pas grand-chose, suffisamment pour qu’on attende l’autre volet avec une réelle curiosité. Le seul bémol concerne le dessin. Bien que de facture agréable, il manque trop souvent de détails, surtout pour tout ce qui concerne les décors et l’arrière-plan. L’ensemble donne l’impression de pouvoir être fignolé, un peu comme si l’auteur doutait encore un peu de son style.

Majo no Michi 1 – Le chemin de la sorcière, Tony Concrete
Dargaud (Label COMBO) : sorti le 7 juin 2024

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3.5

Festival

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