THX 1138 : la naissance de George Lucas

En passe de recevoir une Palme d’or d’honneur en clôture de cette 77e édition du Festival de Cannes, George Lucas a longtemps été un référent de la pop culture et de la science-fiction. Retour sur un petit bijou du Nouvel Hollywood, dont le cinéaste californien fait partie des pionniers. Et quoi de mieux que de revenir sur son tout premier long-métrage, qui contient notamment les prémices de sa célèbre saga d’une autre galaxie. THX 1138 est une dystopie qui chasse le peu d’humanité qui reste dans une société où les désirs et la liberté sont régulés, voire prohibés.

Synopsis : Au XXVe siècle, dans une cité souterraine qui ressemble à une termitière humaine où chacun s’identifie par un code de 3 lettres et 4 chiffres, THX 1138 est un technicien tout à fait ordinaire travaillant sur une chaîne d’assemblage de policiers-robots. Un jour, il commet pourtant un acte irréparable : lui et sa compagne LUH 3147 font l’amour dans une société qui l’interdit formellement. Pour THX 1138, c’est désormais la prison qui l’attend…

Il suffit de regarder ce que l’on peut trouver dans les foyers américains pour comprendre que la fascination va de pair avec le progrès de la technologie, celle qui facilite et automatise les tâches routinières. À la fin des années 60, affectée par le recul des récits d’aventure comme Jules Verne en avait le secret, l’imaginaire collectif surfe sur une myriade de récits dystopiques. En poussant les curseurs du progrès à leur paroxysme, plusieurs univers proches de notre réalité voient le jour et forgent le succès de tout un pan de la culture cinématographique. Cette période est notamment marquée par Fahrenheit 451, La Planète des singes et 2001 : L’Odyssée de l’espace. George Lucas creuse le sillon de ces œuvres, dans un mouvement de contre-culture naissant et croissant. La science-fiction devient alors le réceptacle idéal pour brosser sa propre version du meilleur des mondes, selon une vision fiévreuse d’une société américaine en perte d’identité et de liberté.

Un monde en blanc

Avant même d’explorer une autre galaxie lointaine, très lointaine, l’imaginaire de George Lucas a été révélé dans son court-métrage Electronic Labyrinth : THX 1138 4EB lors de ses études. Grâce au parrainage précieux de Francis Ford Coppola, le cinéaste californien a pu faire ses preuves et mettre en boîte le reste de ses thématiques en suspens. Dénoncer une société de l’enregistrement et de la surveillance représentait pour lui un moyen de s’émanciper et de s’élever aux côtés de ses personnages, qui se découvrent peu à peu des sentiments. Avant que le monde retienne religieusement son nom, George Lucas avait le sentiment d’être associé à un matricule, à l’instar de THX 1138 et son entourage, condamnés à rester des individus anonymes. En leur offrant d’une chance de se libérer d’un carcan totalitaire, il leur permet de naître pour de bon. Et ironiquement, ce film signe également la naissance d’un cinéaste qu’on allait reconnaître à Hollywood.

Arrêtons-nous d’abord sur cet univers singulier, dominé d’un blanc éblouissant et dont le mode de vie conditionne l’esprit des citoyens. Nous sommes invités à découvrir les rouages d’une usine qui veille à ce que chacun de ses éléments soit autonome et performant. On y fabrique des machines par des machines de chair. Tout est mis en œuvre pour noyer les éventuels écarts de conduites, à commencer par la mise en concurrence des employés. Dénoncer ce genre de crimes fait partie de leurs attributions. Quant à l’employeur, qui se substitue à la conscience des individus, à coups d’annonces publicitaires qui incitent à la surconsommation, il doit parvenir à entrer dans ses frais. Ce point rappelle également le coût important qu’a provoqué la fuite de THX 1138 à travers le réseau souterrain d’une société qui n’a plus aucune connexion avec le monde extérieur.

Rien n’est organique au sein de l’usine où les protagonistes travaillent. Ils font partie d’une chaîne de production, même lorsqu’on les associe en binômes. Cependant, la cohabitation de THX 1138 (Robert Duvall) avec LUH 3717 (Maggie McOmie) n’a rien à voir avec la représentation d’un couple où chaque élément devrait compléter l’autre. Cette vie à deux est uniquement nécessaire et déterminante afin de maintenir le contrôle de l’un sur l’autre, que rien ne déborde encore une fois. Il est donc essentiel de maintenir l’illusion en créant des habitudes néfastes au cadre de vie artificiel des habitants. La nourriture sans saveur, les médicaments aux composés suspicieux, les hologrammes de divertissement, qui prônent d’ailleurs la violence, constituent également des preuves qui renforcent le sentiment carcéral. Mais ces derniers ont pourtant succombé à la tentation, des sortes d’Adam et Ève qui ont bravé l’interdit sexuel de leur monde, avec une sanction « divine » les rattrapant.

Les sentiments de la raison

Est-ce parce que l’amour finit par blesser ? Les machines ne nous laissent même pas le temps de cogiter sur la question. Cette initiative et ces pulsions, si humaines, ne sont pas bien reçues tout simplement parce qu’elles sont contre-productives à la déshumanisation qui se joue en fond. Tout le monde possède un regard aussi vide et froid que la salle blanche où les esprits défectueux sont rassemblés. Les autorités s’assurent ainsi d’éliminer ce genre de parasites à défaut de pouvoir les guérir, car le coût n’en vaut pas la chandelle. Et dans cette perspective angoissante, qui laisse peu de place aux sentiments, les chiffres ont souvent le dernier mot.

Les androïdes qui patrouillent tout au long de l’intrigue sont revêtus d’uniformes qui rappellent ceux de la police. Rappelons que ces « gardiens de la paix » et du bien-être des citoyens ont également fait l’objet de plusieurs émeutes raciales qui ont bouleversé les États-Unis. C’est pourquoi leurs voix, plus apaisantes, cachent un profond cynisme dans la violence qu’ils distribuent malgré eux, car eux aussi sont soumis à l’emprise d’un tyran invisible et pourtant omniscient. Cela ajoute une nouvelle dimension politique à l’étude d’un système rigide, automatisé et régulé par une entité « supérieure ». L’androïde Maria dans Metropolis et le Big Brother de 1984 constituent ainsi des figures de proue comparables aux fonctionnaires de l’usine, qui prennent soin de surveiller le moindre débordement, selon les droits civiques en vigueur. L’éveil des consciences et la découverte des sentiments permettent ainsi de lutter contre l’uniformité d’un régime aux projets obscurs. La trajectoire de SEN 5241 (Donald Pleasence) en atteste. Malgré ses désirs de se soustraire à l’équation, il finit instinctivement par revenir au point de départ. Rares sont celles et ceux qui peuvent goûter à la liberté et la vivre pleinement.

Deux ans avant American Graffiti, et six avant de connaître le succès mondial avec La Guerre des étoiles, le film a été projeté et célébré à la Quinzaine des réalisateurs en raison de ses choix artistiques ambitieux et de son engagement politique radical. Sa force vient essentiellement de son montage, de l’ambiance sonore et de son décor. Mis à part quelques travellings rapides qui tiennent en joue les protagonistes en cavale, ce n’est pas la narration en elle-même qui est la plus séduisante. Nous nous sommes appuyés sur la director’s cut, éditée en 2004, qui est parvenue à apporter plus de souplesse aux articulations du récit, et c’est bien dans son immersion sans concession que le film de Lucas est le plus efficace. Toutes les thématiques de fond sont ainsi explorées avec spontanéité, restituant une partie du malaise et la solitude des personnages à l’écran. L’humanité, même si elle est vouée à pourrir dans le péché, continuera à lutter pour sa survie. THX 1138 montre qu’une autre façon de regarder le monde est possible, de même qu’un nouvel espoir.

Ce petit coup d’œil dans le rétroviseur constitue notre hommage à la carrière de George Lucas, qui souffle aujourd’hui ses 80 bougies. Que la Force reste avec lui !

Bande-annonce : THX 1138

Fiche technique : THX 1138

Réalisation : George Lucas
Scénario : George Lucas, Walter Murch
Photographie : David Myers, Albert Kihn
Direction artistique : Michael D. Haller
Costumes : Donald Longhurst
Montage : George Lucas
Musique : Lalo Schifrin
Ingénieur du son : Walter Murch
Producteur: Francis Ford Coppola, Lawrence Sturhahn, Ed Folger
Production : American Zoetrope
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Warner Bros.
Durée : 1h28
Genre : Science-fiction
Date de sortie (France) : 3 novembre 1971

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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