Stella, une vie allemande : le film controversé de Kilian Riedhof

Stella, une vie allemande, de Kilian Riedhof, tente une mission difficile de mise en garde contre les nouveaux démons de l’Europe en remettant en selle un personnage honni, une Juive prenant part au génocide nazi. Sa question lancinante est « que feriez-vous face à l’horreur d’un choix impossible ? »

Synopsis :  Stella grandit à Berlin sous le régime nazi. Elle rêve d’une carrière de chanteuse de jazz, malgré toutes les mesures répressives. Finalement contrainte de se cacher avec ses parents en 1944, sa vie se transforme en une tragédie coupable.

Inspiré de la véritable histoire de Stella Goldschlag.

Le choix de Stella

Stella Goldschlag est un véritable cas d’école en Allemagne. Juive, traîtresse et espionne, elle a livré de 600 à 3000 Juifs à la Gestapo entre 1943 et 1945. Le film Stella, une vie allemande, fait partie d’une succession d’œuvres artistiques, essais, romans mais également films et pièces tels que The Good German de Steven Soderbegh, le documentaire de Claus Räffle, Les Invisibles – Nous voulons vivre, La comédie musicale Stella, le fantôme blond de Kurfürstendamm de Böhmer & Lund, ou encore le récent docudrame Je suis ! Margot Friedländer , survivante éponyme victime des dénonciations de Stella Goldschlag. C’est dire si le sujet est d’importance.

Ici, le réalisateur Kilian Riedhof prend un parti pris de l’entre-deux pour présenter cette femme, interprétée magistralement par l’époustouflante Paula Beer, d’abord à la fin des années 30, une belle jeune chanteuse de jazz, en cachette il va sans dire, la « musique de nègres » n’étant pas encore censurée par les nazis. Autour d’elle gravite une bande d’amis musiciens, tous juifs et tous désireux de fuir l’Allemagne. Stella est très attirante et elle le sait, elle s’étourdit de pouvoir obtenir tout ce qu’elle veut grâce à sa beauté. La première partie du film, qu’on pourrait peut-être trouver un peu long, s’emploie à la montrer dans cette insouciance, cette désinvolture même. Avec ses yeux bleus et ses cheveux teints en blond aryen, elle va, elle vient, choisit un mari parmi plusieurs prétendants. Stella chante et elle chante bien. Son avenir est en Amérique…Ce long préambule est là pour nous montrer combien Stella est une heureuse vivante malgré Hitler, malgré la guerre, malgré la Nuit de Cristal.

Après une ellipse de 5 ans, nous la retrouvons dans l’environnement morne et gris d’une usine d’armement où elle, ses parents, son mari sont tous des travailleurs forcés. Une transition, si l’on ose dire, vers une vie sombre, qui commence par de « petits » pas de côté comme la fabrication et la vente de faux papiers à des Juifs avec l’aide son complice Rolf Isaaksonn, ou encore des passes avec des officiers allemands. Kilian Riedler s’attache à une rigueur absolue dans l’exactitude des faits pour rester dans la « neutralité », comme par exemple ces petits boutons lumineux qu’on voit portés, afin d’éviter les collisions de personnes dans le noir des nuits de Berlin. Le décor est très bien reconstitué, et permet d’avoir une idée nette et non déformée de la dichotomie entre la vie qui continue, colorée et presque paisible, avec les allemands au restaurant, ou au concert, d’une part, et la guerre, ses impressionnants bombardements et ses rafles régulières, de l’autre. Stella se tient résolument du côté de la vie : « je suis encore très jeune, et je ne veux pas aller à Auschwitz » comme elle le dira plus tard à la Gestapo, avec qui elle finira par collaborer, après qu’elle-même et ses parents ont fini par être arrêtés.

Alors, est-ce pour continuer de vivre sa vie rêvée, ou éviter à ses parents d’être envoyés à Auschwitz, ou tout simplement est-ce parce qu’elle est brisée par l’ultra violence de la Gestapo qui veut des noms et des adresses, qu’elle finit par collaborer avec les nazis ? Car la voici, terrifiante, glaciale, avide d’une certaine manière, en train d’arpenter le Kurfürsdtendamm, les yeux « intranquilles », pour identifier et livrer des Juifs par dizaines, par centaines. Même si le jeu de Paula Beer est irréprochable jusque-là, il prend encore plus d’ampleur dans cette dernière partie du film. Toujours en mouvement, son corps trahit les affres qu’elle traverse : l’envie de réussir et de plaire à ses « patrons », mais également la honte et la culpabilité qui la traversent , matérialisés par les chuchotements adressés à certaines de ses victimes pour les enjoindre de s’enfuir alors même que la Gestapo s’approche déjà.

Dans un carton à la fin du film, Riedhof considère Stella « victime et coupable » . C’est tout à fait le reflet de son film qui en irrite plus d’un, puisqu’on attend de lui de condamner Stella et de ne faire que cela, Stella le poison blond, la sorcière blonde comme les juifs emprisonnés avec elle la traitaient en découvrant ses exactions. Au lieu de cela, le cinéaste tente de remettre tout dans le contexte d’il y a 80 ans, dans la perspective d’une femme très jeune, ambitieuse et narcissique, soucieuse de sauvegarder la vie de ses parents en échange des trahisons multiples qu’elle opère, et terrifiée par l’extrême violence de la Gestapo à son égard. Son absence de jugement est finalement un parti pris, dans une Allemagne, voire un monde entier qui ne se sont pas encore remis de cette période sombre de l’Histoire (La Berlinale a refusé le film…).

Riedhof met les pieds dans le plat non pour provoquer, mais au contraire pour tenir en alerte. Dans un communiqué, il déclare : « Nous vivons une attaque massive contre la démocratie dans le monde entier et dans ce pays. Les forces d’extrême droite, antisémites et antidémocratiques se multiplient à nouveau en Allemagne et en Europe. Nous pourrions nous retrouver plus vite que nous ne le pensons dans une situation comme celle de Stella Goldschlag. » Cela n’empêchera pas bon nombre d’Allemands et de non Allemands de trouver ici au contraire un sérieux coup de canif au devoir mémoriel. C’est la sensibilité de chaque spectateur qui le fera pencher d’un côté ou de l’autre pour un film qui doit beaucoup à son actrice Paula Beer.

Stella, une vie allemande – Bande annonce

Stella, une vie allemande Fiche technique

Titre original : Stella. Ein Leben
Réalisateur : Kilian Riedhof
Scenario : Marc Blöbaum , Jan Braren, Kilian Riedhof
Interprétation : Paula Beer (Stella Goldschlag), Bekim Latifi (Aaron Salomon), Damian (Hardung Kübler), Jannis Niewöhner (Rolf Isaakson), Joel Basman (Johnny), Maeve Metelka (Inge Lustig), Katja Riemann (Toni Goldschlag), Lukas Miko (Gerd Goldschlag), Joshua Seelenbinder (Cioma Schönhaus)
Photographie : Benedict Neuenfels
Montage : Andrea Mertens
Musique : Peter Hinderthür
Producteurs : Katrin Goetter , Michael Lehmann, Günther Russ, Ira Wysocki, Coproducteurs : Stefan Eichenberger, Stefan Gärtner, Henning Kamm, Ivan Madeo
Maisons de production : Letterbox Filmproduktion, Coproduction : SevenPictures Film, Real Film Berlin, Amalia Film, Dor Film Produktionsgesellschaft, Lago Film, Gretchenfilm, Contrast Film,  blue+Blue
Distribution (France) : KinoVista
Durée : 121 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 17 Janvier 2024
Allemagne– 2023

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3.5

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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