Godzilla Minus One : les nerfs de la guerre

La longévité de la saga du lézard radioactif géant gonfle encore et toujours. Qu’y a-t-il encore de fascinant pour ces films de monstre, qui mêlent intimement les codes du film catastrophe à son ADN ? Pourquoi est-ce que Godzilla, grand monument de la Toho et de la pop culture, semble immortel à l’écran ? La réponse est dans Godzilla Minus One, qui ne risque pas de décevoir les fans de kaiju eiga et de sensations fortes dans ce portrait du Japon d’après-guerre.

Synopsis : Le Japon se remet à grand peine de la Seconde Guerre mondiale qu’un péril gigantesque émerge au large de Tokyo. Koichi, un kamikaze déserteur traumatisé par sa première confrontation avec Godzilla, voit là l’occasion de racheter sa conduite pendant la guerre.

Le film de 1954, réalisé par Ishirō Honda et produit par Tomoyuki Tanaka, hyperbole évidente aux frappes nucléaires que le pays du soleil levant n’a pas très bien encaissées, a immédiatement intéressé Hollywood, qui a peu à peu dilué l’impact symbolique de la tragédie géopolitique d’origine. Certains se souviendront de la version façon « Le Monde Perdu » de Roland Emmerich, d’autres admettront la qualité esthétique de Gareth Edwards et d’autres fidèles rongent encore leur frein sur la multitude de nanars qui en découlent, avec Godzilla : Final Wars comme le patriarche de cette rubrique. Ainsi, le monde entier s’est accaparé les droits de production et de diffusion du roi des monstres. Netflix a compilé trois films d’animation (La Planète des monstres, La ville à l’aube du combat, Le Dévoreur de planètes), tandis que sa série Monarch : Legacy of Monsters, disponible sur Apple TV+, temporise le retour de la bête avant qu’il ne retrouve son camarade de jeu Kong dans le Monster verse rebooté par Warner Bros.

Réaffectation réussie

Plus monstre de foire pour amuser la galerie que figure terrorisante et traumatique, Godzilla a perdu de sa prestance au fil des années. Il a fallu attendre l’avènement de Godzilla Resurgence, plus connu sous son titre original Shin Godzilla, afin de bouleverser l’héritage de Honda dans le bon sens. Cette résurrection s’est manifestée il y a à peine cinq ans. Dans cette version innovante et fédératrice, la créature mute directement en réponse des décisions gouvernementales, l’occasion idéale pour bâtir une satire rythmée à l’adrénaline, dans les coulisses d’une administration japonaise constamment dépassée par une crise inattendue. Ajoutons à cela un renouvellement esthétique plus « organique », pourrait-on dire, le résultat a autant séduit les cinéphiles que les fans inconditionnels de Gamera, une tortue préhistoire géante, protecteur de la Terre et concurrent direct de Godzilla.

Pour Takashi Yamazaki, ce Godzilla Minus One constitue un souffle libérateur, car le nombre d’œuvres embarrassantes qu’il a réalisées auparavant ne manquent pas (Space Battleship, Lupin III : The First). Tout laisse cependant croire que cette nouvelle altération du roi des monstres peut fièrement marcher dans le sillage de Shin Godzilla et il piétine sans peine les blockbusters hollywoodiens de ces dernières années, pour seulement 15 millions de dollars de budget. Qu’on ne s’y trompe pas, on peut reconnaître de nombreux défauts d’écriture chez le cinéaste, mais en aucun cas le manque flagrant de générosité époustouflante est à pointer du doigt. Ce qui est largement suffisant pour éclipser les faiblesses de ce pur objet de divertissement.

Une guerre sans fin

C’est au crépuscule de la Seconde Guerre mondiale que le kamikaze Kōichi Shikishima (Ryūnosuke Kamiki) retrouve son pays, ravagé par un conflit que les citoyens n’ont pas forcément demandé. Malheureusement, la vision horrifique d’une créature sortie de l’océan le hante, tout comme les fantômes de ses camarades, tombés au combat. S’ensuit alors un récit sur la reconstruction identitaire d’une nation, qui ratisse les rivages des mines magnétiques encore à flot et qui tente, bien que mal, de redonner espoir aux citoyens pour restaurer leurs foyers et protéger leur avenir. On comprend alors rapidement les désirs des scénaristes, en abordant un pan délaissé par Shin Godzilla, où l’on va littéralement suivre les événements à hauteur de la veuve et de l’orphelin.

Les gouvernements japonais et américains sont cette-fois écartés du récit. Une absence qui reflète leur incapacité à défendre une population en détresse, laissée à l’abandon. Dans la gestion de crises à l’arrière, la famine et les maladies frappent les plus jeunes et les plus vulnérables. Souvenez-vous des larmes versées devant Le Tombeau des Lucioles. Pas question de revenir sur ces points fâcheux. Place à une violence plus crue et à un élan optimiste et épique que tout le monde semblait avoir perdu. C’est pourquoi Takashi Yamazaki remet les cartes de l’avenir dans les mains de ces citoyens et soldats survivants qui ont tout perdu, jusqu’à leur honneur. Et malgré le sacrifice et les regrets de chacun, tout ce beau monde est appelé sur le front d’une nouvelle menace inconnue, au large des côtes nippones. La guerre ne semble pas terminée et Godzilla est de retour pour un grand terrassement.

La revanche des sacrifiés

Si l’approche de Shin Godzilla misait sur la formule du « détruire pour tout reconstruire », parabole réaliste de la catastrophe de Fukushima en 2011, ce Minus One l’envisage en permutant les mots. Il s’agit de déconstruire les valeurs d’un pays sans véritable leader sur lequel on puisse se reposer. Le film d’époque permet aussi à l’œuvre de revenir rouvrir des cicatrices qui ne se sont jamais entièrement refermées. C’est toute la malédiction qu’apporte Godzilla, qui passe d’une incarnation de la bombe atomique à une masse colérique, proportionnelle aux matelots ayant été envoyés par le fond. Yamazaki capte habilement cette douleur dans les yeux de ceux qui respirent encore et dont la fracture psychologique constitue le miroir de ce nouveau monde en ruine. Gozdilla n’est vraiment pas de retour pour faciliter leur rédemption.

Étant plus méchant, plus féroce, plus increvable que jamais, l’humanité doit se montrer plus incisive que le lézard pouvant anéantir une mégalopole d’un seul souffle atomique. La force du collectif est amenée à supplanter la pression martiale et impérialiste d’un pays qui a perdu sa flotte et sa fierté. L’idée est à présent de retrouver cette envie de se battre et de vivre. C’est aussi un excellent prétexte pour que Yamazaki vienne achever le baroud d’honneur manqué par son Kamikaze, le dernier assaut (2013). Il se donne à cœur joie dans les diverses séquences en haute mer, qui peuvent d’ailleurs rappeler un célèbre film de requin. Les frissons sont garantis. Et il en appelle également à un mélodrame qui n’est certainement pas avare en bons sentiments, même s’il manque encore de finesse dans l’écriture des personnages pour parfaire la tragédie humaine qui se joue devant nous. Pas non plus question de rester de marbre face à un deuil national qui se rejoue l’écran, car l’étrange et la poignante complicité entre Kōichi, Noriko (Minami Hamabe) et un enfant a tout le potentiel de vous émouvoir le temps de belles promesses. Puis, dans un silence ou dans une impulsion musicale méticuleusement composée par Naoki Sato, l’émotion est formidablement accompagnée, jusque dans la réutilisation du thème mythique d’Akira Ifukube.

Rares sont ceux qui ont pu se rendre dans les quelques salles combles d’IMAX et de 4DX, uniques points de chute pour accueillir Godzilla Minus One, les 7 et 8 décembre 2023. Bien qu’une grande partie de l’intrigue puisse sembler programmatique, cela n’enlève en rien les sensations exceptionnelles que peuvent générer un tel spectacle, audacieux, tonique, solidaire et inoubliable. On se laisse volontiers marcher dessus par des blockbusters aussi généreux et sincères que celui-ci. Et dans le fond, les spectateurs ne demandent que ça. Il nous tarde déjà de retrouver Godzilla au sommet de son trône, reconquis avec ferveur. Longue vie au Roi des Monstres.

Bande-annonce : Godzilla Minus One

Fiche technique : Godzilla Minus One

Réalisation et Scénario : Takashi Yamazaki
Directeur de la photographie : Kôzô Shibasaki
Effets visuels : Takashi Yamazaki, Kiyoko Shibuya
Montage : Ryûji Miyajima
Musique originale : Naoki Sato
Producteurs : Minami Ichikawa, Kazuaki Kishida, Keiichiro Moriya, Kenji Yamada
Production : Tōhō Studios, Robot Communications
Pays de production : Japon
Distribution France : Piece of Magic Entertainment France
Durée : 2h05
Genre : Science-fiction, Action, Aventure
Date de sortie : exclusivement les 7 et 8 décembre 2023

Godzilla Minus One : les nerfs de la guerre
Note des lecteurs5 Notes
4

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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