Insurrectionnel et enragé, Bâtiment 5 ne transige avec rien, sauf avec sa propre noirceur

Tragédie contemporaine en mode western urbain dénonçant la violence raciste quotidienne, Bâtiment 5 de Ladj Li trace sa rage dans un film miroir des Misérables.

Film jumeau des Misérables (où nous découvrions Alexis Manenti qui y excellait déjà en flic raciste, répugnant et somme toute assez droit dans ses bottes), Bâtiment 5 exacerbe la caméra émeute de Ladj Li et son style immersif, toujours à deux doigts de l’implosion.

L’escalier des rébellions sociales 

Ce nouvel opus du réalisateur palmé s’ouvre sur une scène d’escalier, miroir de la fin des Misérables. Des voisins y descendent difficilement un mort. On y entend en off: Comment vivre et mourir dans un endroit pareil ? La camera s’avance dans l’étroitesse sinueuse, cogneuse, obscure et insalubre du lieu, on y suit des familles portant un cercueil trop lourd et large pour l’architecture. Cet unique plan, presque prologue de Bâtiment 5 nous donne son axe et sa dramaturgie. C’est depuis la sordidité et l’accablement déposés sur les murs de cet escalier que Ladj Li entend montrer la déliquescence de notre politique urbaine dans les quartiers défavorisés et un certain état nauséeux( essentiellement corrompu, raciste et aveugle) de la France.

Depuis la descente du cercueil dans cet escalier exutoire de la lutte des classes montent grondements et grenades de la rébellion. Un chant funèbre de l’aliénation rampante et stagnante d’une ville au bord de l’effondrement.

C’est à travers le visage et le parler franc de Haby (Anta Diaw), décidée à agir les conditions de sa colère et pas seulement à se taire et subir que le film s’éclaire de ce que pourrait être le visage d’une vraie justice sociale.

Haby, stagiaire à la mairie, activiste,  bénévole d’une association d’aide aux immigrés est pleinement engagée dans l’action, choisissant de contrecarrer des lois illicites promulguées par le maire entrant inexpérimenté (Alexis Manenti) en se présentant comme future candidate, c’est elle qui va servir de contrepoint radieux, direct et compassionnel mais trop peu développé à la charge du film de Ladj Li.

Bâtiment 5 toutefois fait voler en éclat la piste de ce personnage peut-être trop utopiste.

Radicalement réaliste, ancré dans le constat d’injustices réitérées signant le retour d’un racisme et l’humiliation opérée sur une certaine population jugée expulsable, cloitrable, indigne de droits, Bâtiment 5 trace sa rage entre les désarrois des mères, les colères des fils et les ambitions reac, maladroites et vaniteuses du maire fraichement élu (Alexis Manenti, personnage détestable dans son aveuglement et sa pusillanimité). 

Une tragédie contemporaine en mode western urbain

Là Ladj Li choisit de filmer sa tragédie des banlieues en mode western non dialectique (il eût fallu un des personnages de mère pour raconter l’histoire de ce bâtiment, quelqu’un dont on suive le récit intérieur) tout aussi nerveux que les Misérables, mais moins magistral. Difficile il est vrai sur presque le même sujet de dépasser son propre chef d’œuvre.

On fait corps avec les personnages, l’injustice poignante dénoncée, la qualité émotive et pulsive des images de chaos mais l’ensemble manque d’une incision scénaristique plus ferme, d’un point de vue qui transcende ou innerve au contraire la trajectoire filmée. Dans les Misérables coécrit avec Alexis Manenti, Ladj Li ménageait des temps d’après les émeutes où l’on voyait les flics de la BAC revenir chez eux, retirer leur violence, être happés par leur vie intime, simple et émouvante: l’un revenait chez sa mère qui le prenait dans ses bras, l’autre appelait son fils. Tous ces contrepoints amenaient une réserve d’humanité et d’émotions que ne contient pas assez Bâtiment 5 toujours à cran et explosif, sauf sur son épilogue. 

L’époque est à la colère et au chaos. Bâtiment 5  résonne avec force et en livre épidémiquement la clinique des indignités.

Bande-annonce : Bâtiment 5

Fiche Technique : Bâtiment 5

De Ladj Ly
Par Ladj Ly, Giordano Gederlini
Avec Anta Diaw, Alexis Manenti, Aristote Luyindula, Steve Tientcheu…
6 décembre 2023 en salle / 1h 40min / Drame
Producteurs : Srab Films
Distributeur : Le Pacte

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.