Karmapolice de Julien Paolini : Angelo perdu in the red castle

La beauté étrange et latente de Karmapolice de Julien Paolini : faire saillir tout en impressions et ressentis, proximités d’ambiances, textures de plans, climats d’images et de lumières, l’héritage d’un certain cinéma underground new-yorkais qui irait des premiers Scorsese aux frères Safdie en passant par le Blue Velvet de Lynch et le Sue perdue à Manatthan d’Amos Kollek.

C’est un film de potes, de frères en choix et en visions, en débrouilles et combines. C’est un film d’amitiés ouvertes, de proximités multiculturelles, d’affinités d’élection, venant renforcer le creuset de cette stimulante tendance née depuis quelques années de se mettre à écrire à plusieurs (à trois ici, Julien Paolini, Syrus Shahidi et Mano).

Le second long métrage de Julien Paolini, Karmapolice, grand prix du festival de Cognac 2023 porte les valeurs qui lui ont donné jour: un film de liens, tissés profondément et aléatoirement. Un film où l’amitié peut prendre le visage d’une rencontre hasardeuse entre deux poulets: Un flic sur la touche et un habitué des trafics boiteux, deux qui cherchent à vivre leur karma du mieux qu’ils peuvent, deux âmes douces et tendues qui se jaugent, s’observent, s’épaulent, font alliage de leurs vies pas très sûre tentant par là-même de rééquilibrer leur karma cabossé.

Rares sont aujourd’hui les films tournés à Paris intra-muros dont le quartier ne soit pas seulement un vague prétexte à l’histoire mais au contraire personnage vital, constitutif du scénario. Récemment les belles Olympiades de Jacques Audiard et Gouttes d’or de Clément Cogitore ne se bornaient pas à mettre en valeur un quartier mais faisaient émerger leurs récits du pouls singulier du 13eme et du 18 eme.

Karmapolice du réalisateur franco-italien Julien Paolini s’inscrit dans ce sillage où le quartier filmé génère l’empreinte de l’œuvre, son statut de déambulation urbaine néo-réaliste sur fond de thriller marginal. 

L’ancrage dans le grouillement mouvant, abondant et populaire de Château Rouge où se mêlent toutes les différences et légalités des rues Dejean et Poulet en passant par le Titanic donne son cœur sensible et généreux à cette histoire de flic (joué par le christique Syrus Shahidi) perturbé et bienfaiteur, solide et déphasé, en arrêt après un homicide involontaire et dont la vocation vacille.

L’originalité de la mise en scène est de nous faire cohabiter avec la quête-découverte de son nouveau quartier par Angelo (le flic idéaliste qu’incarne Syrus Shahidi) et sa femme (Karidja Touré). Là, Karmapolice nous embarque dans les multiples rencontres, passages, trafics et activités associatives du lieu, motrices de liens fragiles et vivants( notamment l’amitié nouée avec le personnage éclopé de Poulet, sorte de Diogène de la rue, joué par le toujours excellent et frondeur Alexis Manenti tout en se désaxant sans cesse des frontières locales d’un lieu réel. Immersion et décentrement. Horizontalité et marges. Affections et Solitudes. Solidarités et bifurcations. Statisme et vagabondages. Karmapolice est tout cela. Paradoxal.

karmapollice-film-Syrus-Shahidi
Credit Irene Santoni

Le visage barbu, le look christique, la composition des scènes d’errances diurnes et courses nocturnes de Syrus Shahidi font immédiatement songer au style d’Al Pacino dans Serpico. La force meuble et souterraine de Karmapolice réside dans ce basculement spatio-temporel: arriver à fabriquer un film pleinement situé et insituable, ancré et ailleurs, réaliste et rêveur, sincère et fragile tout en provoquant chez le spectateur cette drôle de sensation de ne plus être à Paris 2023, d’être plongé dans les rues déshéritées d’un New-York disparu, dans leur torpeur et pulsation version années 70.

C’est aussi ce que fait affluer l’amitié, principe fondateur du film, ressentir que les trois scénaristes rêvent leur scénario, l’immergent dans un Château Rouge ultracontemporain et réaliste tout en le fantasmant dans un désir cinéphile du New-York des années 1970-1980. Ces vagues et dérives spatio-temporelles très ténues créent du suspens à la place du suspense, relayant cette atmosphère insolite et indécise.

Visage d’un Paris peu filmé, visage d’une énergie pour re-activer le désir de la mémoire cinéphile américaine, Karmapolice  trouble les territoires, façonne un genre de film à la narration en jachère et perdure comme les paroles à la fièvre languide et nostalgique de Raphaëlle Lannadère

A château rouge,

La nuit porte son manteau noir,

Et quand elle tombe sur les trottoirs,

Le goudron se change en vinyl

Fiche technique : Karmapolice

Réalisateur : Julien Paolini
Scénaristes : Julien Paolini, Manolis Mavropoulos, Syrus Shahidi
Avec Syrus Shahidi, Alexis Manenti, Karidja Touré, Foëd Amara, Steve Tientcheu, Hortense Ardalan, Sabrina Ouazani, Thomas Blumenthal et Vincent Heneine.
Produit par Cousines et Dépendances et La Reserve
Prochainement dans les salles de cinéma / Policier, Drame

Synopsis : Angelo, flic idéaliste, veut changer de métier… Il se jette corps et âme dans les histoires de son quartier de Château Rouge afin de rééquilibrer son karma. Mais une affaire en particulier, pour laquelle il va tout sacrifier, l’obsède plus que les autres.

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