« Résistances Queer » : une autre histoire de la sexualité

L’histoire de l’homosexualité s’inscrit dans une dialectique changeante, entre marginalisation et réappropriation, entre codification médicale et rébellion culturelle. L’album Résistances Queer, fruit d’une collaboration entre les éditeurs Delcourt et La Découverte, permet aujourd’hui d’éclairer les changements sociaux, politiques et même psychologiques qui ont contribué à la construction et à la déconstruction des identités homosexuelles.

Au XIXe siècle, des figures comme Richard von Krafft-Ebing participent à la pathologisation de l’homosexualité, en la classant parmi les perversions. Mais cette période voit également l’émergence d’une contestation, à l’image de Karl Ulrichs, pionnier du militantisme homosexuel, ou Havelock Ellis, qui s’intéressait à l’homosexualité féminine, jusque-là négligée. Le psychanalyste Sigmund Freud contestera ensuite à son tour l’idée d’une dégénérescence, préférant une analyse plus nuancée et moins criminalisante.

D’Oscar Wilde à Jean Genet, de Virginia Woolf à Gertrude Stein, la littérature et l’art ont souvent servi d’espaces où l’homosexualité pouvait s’exprimer. Si Antoine Idier et Pochep ne manquent pas de le rappeler, ils opèrent aussi un détour par l’antiquité grecque ou les poètes de l’islam ancien, parfois invoqués pour légitimer culturellement l’homosexualité, ou par les personnages ambigus de la culture bourgeoise, puisque le dandysme de Baudelaire ou de Jules Barbey d’Aurevilly constituait déjà une forme de transition de genre.

Langage et représentation

Les mots ont du poids. Le terme « gay », par exemple, a remplacé d’autres dénominations souvent péjoratives telles que « folle » ou « tante ». Dans les années 90, le mot « queer » a quant à lui été réinvesti pour critiquer les normes sociales. Des penseurs comme Judith Butler ont aidé à la revendication de certains vocables, en problématisant leur détournement. Ce dernier est largement traité dans Résistances Queer. « L’histoire de l’homosexualité est à la fois une histoire de l’injure, du stigmate, et une histoire de leur retournement, de leur réappropriation. »

Répression

L’homophobie ordinaire ne peut être isolée de la répression pénale. De l’affaire du bar Manhattan à la loi de Vichy de 1942, l’histoire montre une persécution active des homosexuels. Cette répression ne se limite pas au domaine juridique ; elle se manifeste aussi dans l’opposition aux œuvres d’art, comme La Vie d’Adèle ou Baise-moi, et dans la stigmatisation médiatique qui a succédé à la découverte du SIDA. Ainsi, Résistances Queer revient longuement sur les registres documentant l’identité et l’activité des homosexuels, sur les évolutions politiques très graduelles et sur les Unes vexatoires de Libération ou de L’Express.

Au XIXe siècle, les descentes de police étaient fréquentes dans les lieux considérés comme homosexuels. Les bars, les boîtes, les saunas, les lieux de drague extérieurs faisaient l’objet de contrôles systématiques. C’était une véritable obsession policière, quadriller et cartographier les modes de vie homosexuels. L’album rappelle ainsi qu’il y aurait eu environ 10 000 condamnations pour homosexualité entre 1942 et 1982. Les hommes issus des milieux populaires formaient le gros des bataillons. En parallèle, certaines publications furent interdites, telles que Futur – Charles Pasqua s’en prenant de son côté à Gai Pied.

Technologie et société

Internet est devenu une fenêtre sur le monde pour de nombreuses personnes LGBTQI+. Cette technologie permet non seulement une représentation plus diversifiée, mais elle contribue aussi à mettre les individus en liaison les uns avec les autres. Antoine Idier et Pochep font également état des stéréotypes qui ont la peau dure, par exemple en ce qui concerne la sexualité des colonisés africains ou le prétendu penchant lesbien des femmes musulmanes (en raison de la vie dans les harems). De l’autre côté de l’Atlantique, certaines ligues de morale voient dans l’homosexualité un phénomène européen attribué à l’immigration mais aussi à la Première guerre mondiale. C’est en venant en France que les Américains se seraient familiarisés avec les pratiques perverses… Quoi qu’il en soit, il faudra attendre les années 1970 pour constater une affirmation publique de l’homosexualité.

Une histoire en construction

L’histoire de l’homosexualité est complexe, façonnée par des forces médicales, culturelles, politiques et sociales. Si le stigmate a longtemps été l’apanage de cette communauté, les stratégies de résistance et de réappropriation ont permis d’ouvrir de nouvelles perspectives. À l’image de ce que montre l’album Résistances Queer, c’est une histoire de lutte, mais aussi d’identité et de fierté.

Parfois amusant, toujours pertinent, l’album d’Antoine Idier et Pochep contextualise de belle façon l’homosexualité et son traitement public. Le combat continue pour que la sexualité soit respectée dans toutes ses nuances.

Résistances Queer, Antoine Idier et Pochep
Delcourt/La Découverte, octobre 2023, 144 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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