L’Arbre aux papillons d’or : Et l’Image s’est faite chair

Caméra d’or au dernier Festival de Cannes. Récit sensible et méditatif d’un homme en quête de foi dans le Vietnam contemporain. L’Arbre aux papillons d’or, un film étonnant de maîtrise et de profondeur, qui vous plonge dans la vie nue comme dans une eau purificatrice.

C’est l’histoire d’un jeune homme, Thien, que le destin (ou Dieu) vient frapper sous la forme d’un appel urgent, alors qu’il se fait tripoter par une masseuse semi-prostitutionnelle. Sa belle-sœur vient d’avoir un accident avec son fils. Elle en est morte, mais son fils, le neveu de Thien donc, en est ressorti miraculeusement indemne.
C’est l’histoire d’un homme qui cherche Dieu, ou plus précisément le Christ, et qui ne voit pas que celui-ci est partout autour de lui et l’appelle : à travers son neveu désemparé, les funérailles de sa belle-sœur, un vieillard qui lui parle de la guerre (mais qui lui parle en fait et surtout de devoir et de générosité), à travers une ex-fiancée devenue religieuse, une vieille dame qui a vu l’après-mort et prie depuis tous ceux qu’elle croise de ne pas négliger leur âme, à travers des images pieuses, à travers le vent, la pluie, la brume, la lumière, un coq, un oisillon, des poissons, et, enfin, un arbre couvert de papillons d’or.
C’est l’histoire d’un homme qui apprend à voir et à entendre. C’est l’histoire d’un film qui nous apprend à voir et à entendre.

Ce n’est pas tant parce que la foi chrétienne est au coeur de ce film qu’on peut le qualifier de chrétien. C’est un film chrétien, profondément chrétien, parce que c’est un film incroyablement matériel, charnel, bien loin de ces films apologétiques américains de mauvais goût qui ne sont que superficiellement chrétiens, ne l’étant que par le contenu et jamais par la forme.
Ce n’est pas seulement un magnifique document sur le Vietnam d’aujourd’hui, c’est une immersion sensible comme le cinéma nous donne rarement l’occasion d’en vivre. On dirait parfois que les choses et les corps sont à portée de main, qu’on peut les toucher, non ! qu’on les touche, qu’ils sont en nous, qu’ils vivent en nous. On n’a pas seulement l’impression de voir des choses, mais d’en être. Ce n’est pas juste une façon de parler, c’est une expérience authentique. Tout y paraît si réel ; c’est un film qui simplement capte la vie, dans sa densité de chair et d’émotion, et c’est, paradoxalement, appuyé sur ce naturalisme fanatique, puritain, héritier de Bresson, proche parent de Weerasethakul, que le film nous conduit aux confins du surnaturel, à la limite du matériel et du spirituel, là où les morts et les éléments attendent votre acte de foi.
Car tout reste jusqu’au bout ambiguë, rien n’est certain, aisément décidable. Que l’enfant ait survécu à l’accident n’est peut-être pas miraculeux, juste inexpliqué ; l’ancienne petite-amie n’a peut-être fait que renoncer à la vie par mélancolie aggravée, et la vieille dame qui a vu l’autre monde, n’est peut-être qu’une vieille folle. La somme de tous les signes qui parsèment délicatement la trajectoire du héros, ne saurait faire une conviction, d’autant que ce dernier ne semble qu’à peine les apercevoir. Et que valent après tout ces signes face à la mort absurde de cette belle-sœur, femme pourtant pieuse, déjà abandonnée par son mari, et qui laisse derrière elle un enfant de quatre ou cinq ans maintenant quasi-orphelin ?! Comment Dieu qui est tout-puissant et bon a-t-il pu laisser faire cela ? C’est contradictoire. Thien ne comprend pas. La raison de Thien ne comprend pas. Mais ce n’est pas affaire de raison, c’est affaire de foi, c’est-à-dire de confiance.
Alors Thien part à la recherche de son frère, le mari de cette belle-soeur décédée, dont la rumeur dit qu’il l’aurait quittée pour une autre femme ; il part à sa recherche comme pour trouver une issue à ce drame, un sens, mais un sens encore humain, profane. Au fur et à mesure que le film approche de son dénouement, le rêve, ou, plutôt, la vision, prend le pas sur un réalisme très prosaïque, presque documentaire, mais à pas feutré, de sorte que ces moments où le réel se trouble acquièrent une espèce de force illuminative. Ainsi, Pham Thien An, le réalisateur, fait se rencontrer les mondes, sans les confondre pour autant.
Dans le dernier plan, Thien est allongé dans l’eau. On pense à l’eau du baptême. Et l’on comprend alors que tout était déjà là, auguré, que tout cela, tout ce que nous venons de voir, n’était que les éléments savamment agencés d’une sorte de complot universel pour sauver l’âme de Thien. Il faut regarder longtemps pour espérer voir passer la Providence, montée sur cette petite brise fraiche dont nous parle le prophète Elie. Et même alors, on n’est pas tout à fait sûr de l’avoir vu passer.

Pham Thien An nous fait progressivement entrer dans la surnaturalité mais par la porte de la plus stricte naturalité. Les procédés, s’ils sont connus, sont maniés ici avec une grande maîtrise : long plan-séquences, absence de dramatisation, dialogues simples, attention à la nature, aux ambiances, aux gestes de la vie quotidienne, très peu de mouvements de caméra, très peu de cuts, une certaine lenteur générale.
Bien sûr, l’ennui menace quand la durée se dilate, surtout quand la tendance actuelle du cinéma est plutôt au plan court, au découpage virevoltant. Mais l’inconvénient, pour ne pas dire le vice, de ce découpage virevoltant est qu’il porte à la déréalisation. Les acteurs y perdent leur corps, et le monde dans lequel ils s’inscrivent n’y est plus qu’un vague décor. C’est à peine si la gravité existe encore dans les grandes productions hollywoodiennes d’aujourd’hui.
L’Arbre aux papillons d’or vient nous rappeler que le cinéma peut être encore ce médium de réalité brute, à condition qu’il s’éternise un peu sur les choses. Il y a un effort à fournir, un prix à payer, une ascèse à opérer, au bout de laquelle nous attend une révélation, celle du réel, révélation qui, dans ce film, se confond avec la révélation chrétienne, celle d’un Dieu qui s’est incarné.
Il faut du temps et du silence, il faut que la caméra médite longuement, à l’exemple du cœur d’une certaine jeune fille juive et vierge, pour qu’à la fin l’Esprit vienne la couvrir de son ombre.

Et c’est ainsi que l’Image s’est faite chair.

Bande-annonce : L’Arbre aux papillons d’or

Fiche technique : L’Arbre aux papillons d’or

Réalisation, scénario et montage : Pham Thien An
Distribution : Le Phong Vu ; Nguyen Thi Truc Quynh ; Nguyen Thinh ; Vu Ngoc Manh
Photographie : Dinh Duy Hung
Pays d’origine : Viêt Nam, France
Format : Couleurs – Dolby Digital
Genre : drame
Durée : 182 minutes

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4.4

Festival

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