Jeanne Chauvin, l’émancipation féminine au prétoire

Les éditions Marabulles publient Jeanne Chauvin, la plaidoirie dans le sang, d’Aurélie Chaney et Djoïna Amrani. En se penchant sur une grande figure de la cause féminine et du droit français, les deux auteures livrent un album passionnant, elliptique mais didactique.

Consacrer un roman graphique à Jeanne Chauvin, c’est réunir trois mondes en un seul récit : celui du droit, du féminisme et de l’Histoire. Jeanne Chauvin, la plaidoirie dans le sang n’est pas simplement une exégèse de la vie de la première avocate de France, qui a prêté serment dans l’adversité et contre les usages, mais plutôt un panorama éducatif de la condition féminine à une époque fortement rétive à toute forme d’émancipation.

L’une des forces majeures de cette œuvre réside dans sa portée didactique. Les auteures opèrent des sauts de puce dans la vie de Jeanne Chauvin et rendent palpables son amour du droit et ses combats contre les carcans sociétaux. Le récit n’élude pas les complexités d’une carrière supposée impossible. Mais ce n’est pas tout, puisqu’il met en relief des épisodes moins connus, parfois plus anecdotiques, comme l’attrait pour la peinture ou la vie sentimentale de l’avocate.

Tout au long du récit, Jeanne Chauvin apparaît comme une égérie (de fait plus que de conscience) de l’empouvoirement féminin. Son combat pour accéder au prétoire, domaine jusque-là exclusivement masculin, est ancré dans un contexte sociétal plus vaste, le Paris de la Belle Époque où prévalaient la misogynie et les conservatismes, conférant une vraie valeur historiographique à l’album. L’inclusion de l’affaire de la libre disposition du salaire par les femmes mariées, en fin d’album, illustre parfaitement cet état de fait – et la portée révolutionnaire des actes de l’avocate.

Aurélie Chaney et Djoïna Amrani réalisent une fresque dessinée et biographique sur la résilience et l’émancipation féminine. Leur œuvre nous convie à cette période pas si lointaine où une impatience fébrile présidait au destin des femmes. Jeanne Chauvin, la plaidoirie dans le sang est un ouvrage conçu en marge de l’Histoire « mainstream », composé de petits récits liés les uns aux autres, et qui prennent tout leur sens une fois considérés dans leur globalité. De l’empêchement à la réalisation, de l’élévation personnelle à l’émancipation collective, il met en lumière le jeune XXe siècle en l’inscrivant dans le sens du progrès.

Jeanne Chauvin, la plaidoirie dans le sang, Aurélie Chaney et Djoïna Amrani
Marabulles, août 2023, 176 pages

Note des lecteurs8 Notes
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.