Toni, en famille : entre amour et émancipation

3.5

Toni, en famille est le second film de Nathan Ambrosioni. Le jeune réalisateur esquisse le portrait de Toni, mère veuve de cinq enfants qui désire reprendre des études. Une histoire jamais misérabiliste, faite de petites touches successives où Nathan Ambrosioni déploie son talent, autant dans les scènes de groupe que dans les séquences sur chaque personnage de la fratrie. Le casting est époustouflant, mené par Camille Cottin, parfaite dans un rôle écrit pour elle.

Tout sur ma mère 

Toni pourrait être l’héroïne d’un Jeanne Dielman revisité (prostitution mise à part, puisque Toni est chanteuse). Sa vie à elle aussi est rythmée par des tâches quotidiennes, une routine à laquelle elle ne peut échapper. Mère de cinq enfants tous ados, dont deux sont prêts à quitter le nid (les autres suivront dans les six ans à venir), Toni vit autant pour eux qu’avec eux. Elle vit également sur les restes d’une gloire passée dans un télécrochet musical. Pourtant, Toni n’a plus très envie de chanter, même si on lui dit que ceux qui chantent le font toute leur vie, ce n’est pas ce qu’elle désire. Pas plus qu’elle ne souhaite qu’être la mère de ses enfants. La question de son amour pour eux ne se pose pas, à aucun moment. Pourtant, elle veut se réinventer à l’aube de leur départ, surtout parce qu’ils ont grandi et qu’elle n’a pas vu la vie passer. Loin d’être misérabiliste, Nathan Ambrosioni regarde évoluer le personnage seule ou au milieu des siens. Il filme d’abord son périple (pourtant quasi immobile depuis sa voiture) pour récupérer ses cinq enfants sur un parking. Sa voiture est un peu capricieuse, les gens qui l’entourent aussi, et surtout ses enfants ne sont pas très contents de partager leur espace, leur temps avec tous ces frères et sœurs. Pourtant, la joyeuse troupe s’acclimate. Au fond d’elle cependant, Toni se sent l’âme d’une enseignante. Elle cherche le moment de le dire à ses enfants. Elle cherche à savoir aussi comment reprendre le fil interrompu de ses études.

C’est alors que se met en place la mise en scène de soi au sein de la famille. Toni se promène avec un phrasé inimitable et un certain détachement emprunt d’autorité. Ce personnage doit beaucoup à l’interprétation de Camille Cottin, qui ne lorgne ni du côté de la mère courage (trop galvaudée), ni de celui de la mère démissionnaire. Camille est simplement Toni. À côté d’elle, les jeunes acteurs rendent très crédible cette famille où chacun tente d’exister. Entre les moments de groupes – de la première scène en passant par une virée en voiture sur l’air du tube qui a rendu Toni célèbre – et les moments plus individuels où chacun s’exprime, l’écriture est la plus sincère et exacte possible. Nathan Ambrosioni y ajoute une touche d’humour. Dans cette mise en scène de soi, il filme le coming out du plus grand fils de la famille, moment qu’il voulait spectaculaire pour les abonnés de son vlog et qui s’avèrera anecdotique pour les siens : « d’accord », répond Toni à son fils qui annonce « je suis gay ».

Dans la famille que filme Nathan Ambrosioni, tout est à la fois léger et grave, rien n’est jamais vraiment dramatique (ou presque). La figure du père est peu présente, elle pèse pourtant dans l’esprit de Timothée, en pleine crise d’ado, qui cherche surtout à exister, être entendu. Là encore Toni se révèle dans sa relation à ce fils en souffrance, sans être ni invasive, ni laxiste. Déjà dans Les Drapeaux de papier, qui explorait la relation entre un frère et une sœur, la direction d’acteurs était remarquable. Ici, elle l’est d’autant plus que chacun existe au milieu de ce groupe indistinct qu’on appelle la famille. Et chacun existe avec intelligence et justesse, avec ce qu’il faut d’espace autant dans le champ de la caméra, qu’au sein de l’histoire. Le parcours de Toni en est sublimé : entre les remarques de ses enfants sur son âge, sa mère qui la rêve encore star, et pôle emploi qui la voit aide-soignante, elle poursuit son chemin. Autour d’elle, des ados formidables, et elle alors, a-t-elle le droit de se réinventer ?

Raconter le quotidien entre doutes, rires, disputes et conversations croisées tout en rendant chacun attachant et crédible, c’est le pari réussi de Toni, en famille. Quand Toni devient une silhouette parmi les étudiants, on se plait à y croire, sans que cela soit pourtant encore fait. « Toni m’intéresse car son statut social fait d’elle une réelle héroïne et une héroïne du réel. Elle se rend compte de façon très simple qu’être mère c’est fabuleux, mais c’est aussi une condition frappée par une obsolescence programmée, celle du jour où son dernier enfant quittera la maison » (voir le dossier de presse du film). Un point de départ tout simple que Nathan Ambrosioni rend solaire à chaque instant en véritable touche-à-tout (montage, écriture, réalisation) à la maturité impressionnante. Pas étonnant que Mommy de Xavier Dolan ait été pour ce réalisateur un véritable choc.

Toni, en famille : Bande annonce

Toni, en famille : Fiche technique

Synopsis : Antonia, dite Toni, élève seule ses cinq enfants. Un job à plein temps. Elle chante aussi le soir, dans des bars, car il faut bien nourrir sa famille. Toni a du talent. Elle a enregistré un single qui a cartonné. Mais ça, c’était il y a 20 ans. Aujourd’hui ses deux aînés s’apprêtent à rejoindre l’université. Alors Toni s’interroge : que fera-t-elle quand toute sa progéniture aura quitté le foyer ? À 43 ans, est-il encore temps de reprendre sa vie en main ?

Réalisation, scénario, montage : Nathan Ambrosioni
Interprètes : Camille Cottin, Léa Lopez, Thomas Gioria, Louise Labeque, Oscar Pauleau, Juliane Lepoureau
Photographie : Raphaël Vandenbusscbhe
Production : Chi-fou-mi Productions
Distributeur : Studio Canal
Durée : 1h36
Date de sortie : 6 septembre 2023
Genre : comédie dramatique

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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