Before Sunset : réinitialisation des mémoires

Film qui s’éloigne radicalement de la structure classique hollywoodienne, étude de cas sur les circonstances permettant ou non de communiquer ses désirs, Before Sunset se caractérise par son usage réaliste des intuitions et des mémoires, quand le passé peut être reconsidéré et ouvrir des perspectives nouvelles. Une réussite qui dessine les contours séduisants d’une possible renaissance amoureuse.

La première force du long-métrage réside dans les retrouvailles entre Jesse et Céline, neuf ans après Before Sunrise. Jesse fait alors la promotion de son livre qui relate les événements de ce précédent volet — ou comment un film devient un objet littéraire. Du point de vue de l’écrivain, il s’agit de l’usage de l’art et de l’autobiographie pour leurs vertus thérapeutiques : se remémorer les aspects saillants d’une expérience, éclaircir les zones d’ombre, prendre conscience de ses séquelles, faire le point. Mais c’est aussi une finalité pratique : retrouver Céline. Le roman possède ainsi une fonction, presque une ergonomie. Il provoque le destin, ouvre un nouveau champ des possibles afin de revoir les conditions de son existence.

Espoir d’un renouveau dans un champ d’actions limité

Le film repose sur les échanges entre Céline et Jesse durant une fin d’après-midi dans un Paris ordinaire, avec ses éclats solaires, ses petites ruelles, ses parcs, ses bateaux-mouches et ses vieilles résidences. La connexion, le coup de cœur instantané qu’ils ont eu dans Before Sunrise conditionne la teneur et la portée de leur nouvelle rencontre. Le déroulement en temps réel, et le fait que Jesse doit prendre l’avion dans un peu plus d’une heure, offre un espace-temps plutôt court aux deux acteurs pour se réapprivoiser. Il s’agit d’une excursion avec une échéance, une interruption qui est programmée. Cette durée limitée réduit le champ d’action, ce qui génère un stress, même si l’espoir de voir une magie s’opérer entre eux et changer le cours de leur vie reste possible. Un mélange de crainte et d’excitation prédomine.

Quand le passé ne permet pas toujours de partager ses désirs

Ce qui est arrivé dans le premier épisode est parfois vague, flottant, évanescent, parfois plus clair, précis et préservé. Lire le roman de Jesse a permis à Céline de se voir à travers lui et de se rappeler à quel point elle était romantique, optimiste, ce qui est moins le cas désormais. Ils sont les héros d’un livre dont une nouvelle page est à écrire.

La mémoire est une chose merveilleuse si on n’a pas à revenir en arrière.

Leur interaction implique les risques de la sincérité, de la conformité entre ce qui est dit et ce qui est pensé, le tout en fonction des circonstances actuelles. Jesse partage des vérités cachées avec de l’humour pour ne pas être franc, tandis que Céline ment plus directement à l’occasion. Ils ne peuvent être explicites tout le temps. Il y a des sous-textes, de l’infra-verbal.

Les conversations alternent les sujets d’intrigues (situation amoureuse, familiale, pensées liées à leur histoire) et les sujets annexes. Ces sujets annexes provoquent chez eux une synergie, une stimulation partagée. Un double intérêt se manifeste alors : intérêt de ce qu’ils racontent en tant que tel, en abordant plus ou moins frontalement comment ils envisagent l’avenir, et intérêt de ce qu’ils communiquent en parallèle. Le plaisir manifeste qu’ils ressentent durant leur échange permet accessoirement de rassurer le spectateur.

Leurs dialogues sont l’occasion de poser des réflexions intéressantes sur la part d’innée et la part d’acquis, le sentiment de solitude, qui est parfois plus grand quand on est à côté de quelqu’un que lorsqu’on est vraiment seul, le fait que les personnes généreuses n’ont pas l’ego qui en ferait des leaders, l’avantage de la vieillesse, de l’expérience, qui permet de faire en sorte que les choses deviennent plus immédiates, ou ce que l’on perd quand une romance s’achève.

  Je n’ai jamais pu oublier les gens que j’ai aimés, parce que chaque personne avait des qualités spécifiques. On ne peut remplacer personne. Ce qui est perdu, est perdu…

Refus des artifices classiques de la comédie romantique

Sur le plan technique, Before Sunset profite des avantages du cinéma indépendant. Le choix d’un déroulement en temps réel, l’absence de musique extradiégétique, le manque relatif de décors, l’usage de la steadicam, du champ-contrechamp, de petits plans séquences qui ne recherchent aucune virtuosité, démontrent une volonté d’exposer des événements à travers un rendu minimaliste, réaliste et d’une grande simplicité. Cette approche est également présente dans le jeu d’Ethan Hawke et Julie Delpy. Selon l’actrice, « il fallait éviter les mimiques d’acteurs, ce qui est quelque chose de fragile et subtil ». On peut constater cette particularité dans les postures, les gestes, comme lorsque que Céline donne sa cigarette à Jesse pour qu’il allume la sienne tout en continuant à dialoguer, ou quand les deux anciens tourtereaux échangent à propos d’un sujet important alors qu’ils rentrent dans un café parisien.

C’est un cinéma qui favorise la fluidité, qui refuse la schématisation, l’enrobage, la démonstration, l’hyperbole, la grammaire conventionnelle, les codes classiques, la recherche à tout prix de scènes iconiques pour impressionner le spectateur.

Le film est naturel et sans style comme les deux acteurs sont naturels et sans style.

Trois points de suspension

Retrouver une complicité, penser ce qu’on a été avec ce que l’on voudrait être, reconsidérer le passé, exploiter ses apports, voir comment il a été intégré, réévaluer l’avenir, forgent les principaux enjeux et l’intérêt de Before Sunset. Le résultat est un exposé subtil, quelque part spirituel et finalement réjouissant sur les conditions d’une communion amoureuse.

C’est sous des notes de piano et la voix chaude de Nina Simone, après une valse explicite interprétée par Julie Delpy à la guitare, que le tout s’achève, en laissant le spectateur avec une fin ouverte, même si le ton est optimiste.

L’été semble contenir les ingrédients d’un renouveau proche.

Bande-annonce : Before Sunset

Fiche technique : Before Sunset

Synopsis : 9 ans auparavant, Jesse et Céline se sont rencontrés à Vienne et ont passé une nuit ensemble dans la ville. Aujourd’hui, il se retrouvent à Paris.

  • Réalisateur : Richard Linklater
  • Scénario : Richard Linklater, Julie Delpy et Ethan Hawke, sur une histoire de Richard Linklater et Kim Krizan, d’après les personnages de Richard Linklater et Kim Krizan
  • Photographie : Lee Daniel
  • Montage : Sandra Adair
  • Décors : Baptiste Glaymann
  • Costumes : Thierry Delettre
  • Producteurs : Isabelle Coulet, Richard Linklater, John Sloss, Anne Walker-McBay
  • Sociétés de production : Warner Independent Pictures, Castle Rock Entertainment, Detour Filmproduction
  • Sociétés de distribution : Warner Independent Pictures, Warner Bros. Pictures
  • Pays d’origine : États-Unis, France
  • Format : couleur — 35 mm — 1,85:1 — Son : DTS / Dolby Digital / SDDS
  • Genre : drame, romance
  • Durée : 80 minutes
  • Date de sortie :
    États-Unis : 2004
    France : 16 mars 2005
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4

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Oka Liptus
Oka Liptushttps://www.lemagducine.fr
Le raffinement, la sophistication de la langue française sont ma plus grande histoire d'amour. J’essaie autant que je peux d’en faire part dans mes critiques. Spécialiste des films classiques, car je suis un vieux ringard, qui estime que c’était mieux avant. Le cinéma est une industrie, et parfois, un art. Je tente de mettre l’art en avant. Un grand réalisateur a dit un jour que le quotidien serait ennuyeux à filmer. C’est tout l’objectif du cinéma : magnifier, passer des messages forts et, parfois, nous restituer la logique flottante des rêves.

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