99 Moons : un drame aux lourds artifices

Loin d’être le produit libidineux auquel nous pourrions croire, 99 Moons n’est pas non plus le sublime drame romantique qu’il aurait dû être. Derrière des ambitions scénaristiques louables et une plastique irréprochable, le film se perd dans des artifices intimes et scénaristiques qui peinent à convaincre.

Synopsis de 99 Moons : Bigna, sismologue de 28 ans, veut tout contrôler, jusqu’à ses jeux érotiques où elle domine son partenaire. Franck travaille la nuit dans des clubs, où il s’évade dans les paradis artificiels et de brèves relations qui n’assouvissent pas sa quête de sens. Leur première rencontre foudroie leurs certitudes. Durant 99 lunes, entre attraction sexuelle et désir de liberté, ils s’aiment, passionnément jusqu’à l’obsession d’un amour fou

À première vue, 99 Moons pourrait être vu comme une œuvre dans la droite lignée de Cinquante Nuances de Grey, After, 365 Jours et consorts. En jugeant le synopsis – une romance sur fond de sexe – et l’affiche, beaucoup pourraient penser que ce nouveau film est une énième adaptation de saga littéraire. Du genre qui espère titiller la libido du public adolescent pour s’attirer bien des faveurs et faire du chiffre. Mais qu’à cela ne tienne, 99 Moons est bien loin d’être ce produit purement opportuniste que nous pourrions injustement qualifier. Bien au contraire, il s’agit là du nouveau film de Jan Gassmann, un cinéaste suisse qui a su se faire connaître pas ses précédentes réalisations dans divers festivals. Son dernier titre en date, Europe, She Loves, a remporté divers prix internationaux. Et Gassmann continue d’attiser la curiosité avec 99 Moons, présenté lors du dernier Festival de Cannes dans la section « ACID ». Autant dire que, sur le papier, nous devons nous attendre à un long-métrage beaucoup plus mature et intelligent que les productions édulcorées citées plus haut.

Outre le fait qu’il présente des scènes intimes assez crues – et sur ce point, le film n’y va pas de main morte ! – 99 Moons est avant toute chose une histoire d’amour. Le destin d’un couple, thème récurrent chez le réalisateur, qui va ainsi se trouver, évoluer et se déchirer au fil du temps et des péripéties. Ou comment l’amour, en soi, se présente comme une force mystérieuse et imprévisible que nul ne peut prévoir ni contrôler. Ici, c’est le cas d’une jeune sismologue et d’un homme travaillant dans une boîte de nuit. Elle, se voulant libre au point de vouloir prendre le dessus sur sa vie, jusqu’à ses relations sexuelles avec des inconnus. Lui, se laissant porter par son existence et ses relations sans lendemain jusqu’à trouver le grand amour. La fusion de ces deux êtres que rien ne prédestinait à réunir, c’est la rencontre de deux mondes qui n’ont rien en commun. Créant ainsi cet amour qui va prendre lui-même son envol et avancer de lui-même, au fil des lunes – d’où le titre ! Un peu à la manière de ce que nous avait livré en 2005 Michael Winterbottom avec 9 Songs. Mais rassurez-vous, le film de Jan Gassmann n’est pas aussi grossier et douteux que ce dernier !

Car 99 Moons, c’est dix ans d’implication. Dix ans durant lesquelles le cinéaste a fait évoluer ses personnages pour nous livrer un récit qui sache retranscrire l’ambiguïté et la complexité de leur romance. Et ainsi nous parler de ce qu’implique une relation amoureuse. Où cette dernière commence-t-elle ? Comment peut-elle réussir ? Par la fidélité absolue ? Par une liberté ? Les sacrifices qu’elle engendre ? Tant de questions et de thématiques que Gassmann tente de mettre ici en avant. Et qu’il parvient à sublimer par une mise en scène maîtrisée, qui s’éloigne du style documentaire et terre-à-terre de ses précédentes réalisations. Avec la participation de Michelle Gurevich à la bande originale et la photographie de Yunus Roy Imer, 99 Moons offre des instants d’une beauté poétique et sensorielle non négligeable qui se présentent à nous telles des échappatoires émotionnelles enivrantes, voire hypnotiques – l’exemple le plus illustratif étant la séquence où les deux protagonistes se retrouvent seuls dans la boîte de nuit, plongés dans un cadre rouge et se laissant porter par la musique que seuls eux peuvent entendre (car portant chacun un casque).

Mais hormis ses qualités plastiques indéniables, il est difficile de réellement comprendre le raisonnement du réalisateur. Dans ce qu’il a voulu nous dire ou montrer à l’image. S’il est évident que 99 Moons parle de l’amour, était-il nécessaire de s’attarder sur le sexe aussi frontalement ? Alors que quelques plans ou développements scénaristiques auraient amplement suffi. Était-il si important de prendre des comédiens non professionnels ? Car si Valentina Di Pace impressionne par sa justesse et son implication, nous ne pouvons en dire autant de Dominik Fellmann à la palette émotionnelle plutôt limitée. Et enfin, était-il si essentiel de raconter une histoire d’amour de la sorte ? En effet, à trop perdre de temps sur ses séquences intimes et insister sur des personnages auxquels il est très difficile de s’identifier – elle par ses fantasmes, lui par sa vie ô combien hésitante –, l’ensemble se révèle être un poil hermétique, nous empêchant d’entrer pleinement dans son visionnage et de trouver l’ambition du réalisateur, dans le sens où celui-ci semble s’être démené comme un diable pour finalement nous raconter un récit aussi simple, avec autant d’artifices dispensables.

Oui, 99 Moons n’est clairement pas ce produit libidineux auquel nous le comparions plus haut dans cette critique, – avec honte, soit dit en passant ! Mais il n’est pas non plus le sublime drame romantique qu’il pouvait prétendre être. Plutôt que d’aller directement à l’essentiel et ce avec efficacité, le long-métrage se perd dans une structure narrative inutilement complexe, dans des ambitions artistiques qui viennent l’alourdir et dans cette sexualisation à outrance qui n’était franchement pas aussi indispensable que cela. Au final, il ne reste qu’un film qui tente des choses, certes, mais qui peine à captiver l’attention de par ses excès et son côté un poil abstrait.

99 Moons – Bande-annonce

99 Moons – Fiche technique

Réalisation : Jan Gassmann
Scénario : Jan Gassmann
Interprétation : Valentina Di Pace (Bigna), Dominik Fellmann (Franck), Danny Exnar (Georg), Jessica Huber (Barbara), Lia J. von Blarer (Divna), Gregory Hari (Thaks), Ale Lindman (Sara), Kathrin Schweizer (la femme dans le taxi)…
Photographie : Yunus Roy Liner
Costumes : Sophie Reble
Montage : Jacques L’Amour et Miriam Märk
Musique : Michelle Gurevich
Producteurs : Lukas Hobi et Reto Schärli
Maison de Production : Zodiac Pictures
Distribution (France) : La Vingt-Cinquième Heure
Durée : 110 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  10 mai 2023
Suisse – 2022

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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