Misanthrope : satirique mais conventionnel

Pour son premier film américain, le réalisateur Damián Szifron désire nous livrer une critique de notre société fragile et conformiste. Mais à devoir lui-même rester dans les clous d’un genre cinématographique qu’est le thriller policier, le cinéaste fait de Misanthrope une œuvre maladroite. Un film hésitant, ne sachant choisir entre la satire sociale et le divertissement en bonne et due forme. 

Synopsis de Misanthrope : Eleanor, une jeune enquêtrice au lourd passé, est appelée sur les lieux d’un crime de masse terrible. La police et le FBI lancent une chasse à l’homme sans précédent, mais face au mode opératoire constamment imprévisible de l’assassin, l’enquête piétine. Eleanor, quant à elle, se trouve de plus en plus impliquée dans l’affaire et se rend compte que ses propres démons intérieurs peuvent l’aider à cerner l’esprit de ce tueur si singulier…

Il aura fallu près de neuf ans pour le que le réalisateur argentin Damián Szifron nous revienne. Neuf ans après avoir marqué les esprits avec son film Les Nouveaux Sauvages. Un patchwork de récits sur la vengeance qui avait remporté bon nombres de récompenses – dont le prix du public au festival du film de Saint-Sébastien de 2014. Tout en participant à de grands événements cinématographiques qui avaient pu le mettre en avant : le Festival de Cannes 2014 et les Oscars 2015 (nominé pour la catégorie Meilleur film en langue étrangère). Le cinéaste nous revient donc avec Misanthrope, son tout premier long-métrage en Anglais. Un film policier somme toute classique sur le papier, mais révélant quelques surprises quant à son déroulé et les thématiques qu’il désire traiter.

Car à première vue, Misanthrope n’est qu’une banale chasse à l’homme. Une enquête durant laquelle le FBI doit retrouver un tueur de masse imprévisible avant qu’il ne récidive. Et qui verra une policière sur ses traces, étant la seule à comprendre son fonctionnement de par son vécu personnel… pour le moins tortueux. Rien de neuf à l’horizon, nous diriez-vous ! Tant vous auriez l’impression de revoir un énième Se7en, Le Silence des Agneaux et consorts. Ou même un épisode d’Esprits Criminels ou encore des Experts. Et c’est là où Misanthrope se détache quelque peu de ses prédécesseurs, car son intérêt est ailleurs. En effet, bien qu’elle soit le fil conducteur du récit, la chasse à l’homme est reléguée au second plan. Ici, c’est tout bonnement la société qui intéresse Damián Szifron. Ou plutôt ses multiples déboires, qui donne à l’appellation « la connerie humaine » toute son ampleur.

Et pour cause, en suivant la venue d’une policière dans les rangs du FBI, nous entrons avec elle dans un univers conformiste et déséquilibré. Dès le début, l’héroïne est repérée pour son flair, son intuition. Malheureusement, elle va très vite apprendre qu’il faut rester dans les cases pour pouvoir réussir aux yeux de sa hiérarchie. Et surtout découvrir que pour certains, ce n’est pas de trouver le tueur et de l’arrêter qui importe. Mais plutôt de rapidement mener une enquête à son terme et ce, peu importe sa finalité, quitte à entraîner des guerres entre les services. Juste pour le prestige, la réussite professionnelle. C’est ce que veut ainsi dénoncer Misanthrope : la fragilité et le manque de logique touchant de nombreuses structures sociétales, qui se veulent pourtant carrées et organisées. Le film s’arrête principalement sur l’organisation du FBI, mais il se permet quelques petits apartés illustratifs. Comme la politique, l’armée, un centre commercial ou encore une décharge. Tout dans le film est appuyé en ce sens pour que celui-ci se présente à nous comme une satire pour le moins mordante. Un constat qui se remarque jusqu’à l’écriture des protagonistes, notamment le tueur. Un homme présentant une certaine aversion pour notre société, cette dernière ayant causé sa « naissance ». Et qui sera donc poursuivi par cette policière, une asociale suicidaire pouvant le comprendre de par sa mentalité anticonformiste. Mais alors qu’il peut lui-même être vu comme un film voulant sortir du carcan d’un genre codifié, Misanthrope se prend les pieds dans le tapis de son ambition.

Car pour faire avancer son récit, le long-métrage est par moment obligé de délaisser son aspect critique et de revenir à son fil conducteur. Mais à aucun moment il ne parvient à reprendre convenablement les rênes, le film continuant sur sa lancée en pilotage automatique. L’intrigue avance mollement tout en cochant les cases du thriller policier sans trop se fouler. Sans jamais parvenir à décoller. Et ce jusqu’à un dénouement qui traine tout autant la patte, pour partir dans un plébiscite philosophique un peu trop artificiel. Les personnages, eux, semblent faire du surplace, tout comme leurs interprètes. Surtout l’héroïne (jouée par Shailene Woodley), qui n’a pas vraiment d’explication quant à son passif. Est-ce la société qui l’a transformée ainsi ? Ou une personne en particulier ? Ne serait-ce que pour lui donner une similarité avec le tueur, cela n’apporte finalement pas grand-chose à l’intrigue. Et même mise à part cela, l’enquête avance avec mollesse. Si la tension se fait ressentir lors d’une introduction prenante – grâce à une mise en scène et un montage très énergiques – elle ne repointera le bout de son nez que trop rarement. Faisant de Misanthrope un film un chouïa longuet, pour ne pas dire vain et ennuyeux.

Vous l’aurez compris, le réalisateur argentin fait des débuts dans le cinéma américain pour le moins mitigés. Bien qu’il propose une œuvre qui ne soit pas sans âme et sans propos – comme la plupart des titres hollywoodiens –, celle-ci reste beaucoup trop sage et conventionnelle pour réellement sortir du lot. Un comble, pour un film qui pointe du doigt toute notion de conformisme, n’est-ce pas ?

Misanthrope – Bande-annonce

Misanthrope – Fiche technique

Titre original : To Catch A Killer
Réalisation : Damián Szifron
Scénario : Damián Szifron et Jonathan Wakeham
Interprétation : Shailene Woodley (Eleanor Falco), Ben Mendelsohn (Geoffrey Lammark), Ralph Ineson (Dean Possey), Jovan Adepo (Mackenzie), Rosemary Dunsmore (Mme. Possey), Michael Cram (Gavin), Jason Cavalier (Marquand), Mark Camacho (chef Karl Jackson)…
Photographie : Javier Julia
Décors : Jason Kisvarday
Costumes : Aieisha Li
Montage : Marta Velasco
Musique : Carter Burwell
Producteurs : Stuart Manashill, Aaron Ryder et Shailene Woodley
Maisons de Production : FilmNation Entertainment et RainMaker Films
Distribution (France) : Metropolitant Filmexport
Durée : 119 min.
Genre : Thriller
Date de sortie :  26 avril 2023
Etats-Unis – 2023

Note des lecteurs5 Notes
2.5

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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