Knock at the Cabin : Shyamalan jusqu’à la fin du monde

Il y a une raison à tout. Ce mantra, M. Night Shyamalan n’a cessé de le distiller dans sa filmographie. Pas comme une vérité de biscuit chinois, mais comme une réalité vivante qu’il s’efforce tant bien que mal de traduire en évidence cinématographique. De fait, sous ses airs de petit film de genre, Knock at the Cabin est une œuvre qui se sent investit d’une responsabilité : donner du sens au gigantesque bordel dans lequel on vit.

Sixième sens (de cinéma)

Qu’on l’aime ou pas, le cinéma de Shyamalan force toujours l’admiration, y compris quand le réalisateur tend la joue gauche pour se faire repasser la droite par un tronc d’arbre. Il y a les cinéastes qui se chient dessus, et ceux qui s’arrangent pour laisser une petite odeur de printemps sur les traces de pneus. Shymi fait partie de la seconde. Prenez Phénomènes : aussi indéfendable soit-il, son Marky Mark vs the Wind réserve malgré tout de (très) courts instants de grâce pure que la plupart des vrais bons films bien faits ne peuvent que rêver de toucher du doigt. Il paraît que le talent n’est qu’une construction sociale. Mais l’exemple de Shyamalan oppose un démenti violent aux théories les plus assermentées :  le génie a le cuir suffisamment tanné pour survivre à la médiocrité.

Ceci dit, il faut bien admettre que de l’eau a coulé sous les ponts depuis Incassable et Signes. En principe, un artiste ne suit pas la courbe de vie d’un athlète de haut-niveau, mais force est de constater que Shyamalan a tapé son prime avant ses 40 ans. Sixième Sens, Incassable, Signes, c’est grand mais c’est déjà loin. On le sait encore capable de coups d’éclats (Split), mais ceux-ci ressemblent désormais à un col trop raide à gravir, surtout quand il s’aventure au-delà de son périmètre habituel (Glass).

Le choix de Sophie

A priori, le réalisateur se préserve de toute excentricité avec Knock at the Cabin, adaptation d’un roman de Paul G. Tremblay. Un couple gay et leur fille se retrouvent séquestrés chez eux par 4 prophètes de malheurs qui leur annoncent qu’ils doivent sacrifier l’un d’entre eux pour prévenir la fin du monde. Une unité de lieu, quelques personnages, et un high concept qui interpelle : tuer un être cher, ou laisser les autres mourir ? Il y a du Richard Matheson ou du Stephen King dans la simplicité retorse avec laquelle le film pose au spectateur une question à laquelle personne ne souhaite répondre.

Évidemment, Shyamalan se garde bien de formuler trop vite le problème en ces termes. Dans un premier temps, il s’agit de maintenir une distance de sécurité entre le camp des agresseurs et des agressés, des croyants et des sceptiques, et de laisser le spectateur entre les deux.  Les home invaders sont-ils fous ? L’entêtement de leurs victimes relève t-il de l’égoïsme ? Chacun y verra midi à sa porte, et dans un premier temps, les personnages s’observent ainsi à travers cette fenêtre d’étrangeté qui nous renvoie à l’absurdité de la situation.

Comme d’habitude chez le réalisateur, la transparence du cadre s’articule avec l’opacité bavarde du hors-champ, mais les choses ont changé. Avant, on ne croyait plus à ce que l’on voyait à cause de ce que l’on ne pouvait pas voir, sinon par médias interposés. C’était Signes, quand les bulletins radios et TV altéraient la réalité de personnages essayant de se représenter cette invasion extraterrestre se déroulant hors de leurs murs. Dans Knock at the Cabin, les images des catastrophes sont accessibles et multipliables en deux clics, mais ça n’éteint pas le rejet de la situation par les personnages séquestrés ainsi mis devant le fait accompli.

Ouvre les yeux

On le comprend, s’il faut chercher un écho à Knock at the Cabin dans la filmographie du réalisateur, c’est dans Signes qu’il faut chercher. Hier le film post-11 septembre, aujourd’hui le post-Trump, post-Covid et pré-catastrophe climatique. Dans les deux cas, une perte de sens absolue qui conduit au repli sur soi : Mel Gibson dans sa ferme, Ben Aldridge dans sa cabane au fond des bois, les deux en famille qu’ils étouffent sous leur chagrin et leur colère. C’est ce que le cinéaste n’a au fond jamais cessé de filmer : des personnages en quête de sens qui traversent leur existence comme des fantômes (parfois au sens propre) faute d’y trouver un destin. M. Night Shyamalan, où le spleen de Saint Thomas : je crois en ce que je vois, mais quelle tristesse quand il n’y a rien à voir.

Derrière la survie, le « be killed or to be killed », il y a donc un enjeu plus large qui prend le temps de se décanter : trouver une raison à l’absurde. Ordonner le chaos des êtres et des choses qui a particulièrement pesé sur nos vies à tous ces derniers temps. Discerner le God’s Plan (ou appelez le comme vous voulez : Shyamalan a beaucoup de défauts mais pas celui du prosélytisme) dans le brouillard du monde. Sous ses airs de péloche que le spectateur aurait envie de voir un samedi soir, Knock at the Cabin se destine en film que nous aurions besoin de regarder. Tous, en tant que collectivité. Ce sont peut-être les limites du projet, et celles de Shyamalan aujourd’hui.

Capri, c’est fini

Le cinéaste a toujours quelques tours de magie dans son sac, mais son kung-fu n’est plus aussi acéré. Ici, sa mise en scène a du mal à ne pas paraphraser ce qui est déjà dit et montré dans le cadre : les mines hagardes et/ou terrifiés des personnages, les discours apocalyptiques des home invaders, les images-catastrophes qui défilent à la télévision. C’est toute la différence avec un film comme Signes : on VOIT les personnages ne pas comprendre ce qu’il arrive, mais on n’essaie pas de le comprendre avec eux. Son cinéma ne fait plus office d’une fenêtre ouverte sur l’irrationnel, mais d’un miroir sans tain. Comme si Shymi nous mettait malgré lui devant le fait accompli de la même façon que le sont nos séquestrés, sans avoir le choix d’y adhérer ou non.

Le réalisateur ne pêche plus par un excès de discours et d’ego comme dans La Jeune fille de l’eau, mais tout simplement par manque de moyens. Il faut CROIRE avant de réussir à VOIR : pour Shyamalan, la vérité n’a jamais été ailleurs, tout est déjà sous nos yeux. Mais ce qui s’apparentait auparavant à une noble profession de foi cinématographique et humaniste ressemble aujourd’hui malheureusement davantage à un prophétie de développement personnel. Ça ne suffit pas à faire de Knock at the Cabin une corvée à regarder, loin s’en faut. Juste un film beaucoup moins indispensable qu’il ne souhaiterait l’être.

Bande-annonce : Knock at the Cabin

Fiche Technique et Synopsis du film Knock at the Cabin

Réalisation : M. Night Shyamalan
Scénaristes : M. Night Shyamalan,Steve Desmond, Michael Sherman
Les scénaristes Steve Desmond et Michael Sherman se sont inspirés du best-seller The Cabin at the End of the World de Paul Tremblay.
Avec Jonathan Groff (II), Ben Aldridge, Dave Bautista, Rupert Grint…
Musique : n/a
Direction artistique : Dave Kellom
Décors : Naaman Marshall
Costumes : Caroline Duncan
Photographie : Jarin Blaschke et Lowell A. Meyer
Montage : n/a
Production : Marc Bienstock, Ashwin Rajan et M. Night Shyamalan
Producteur délégué : Steven Schneider
Société de production : Blinding Edge Pictures
Société de distribution : Universal Pictures
1 février 2023 en salle / 1h 45min / Thriller, Epouvante-horreur

Synopsis : Tandis qu’ils passent leurs vacances dans un chalet en pleine nature, une jeune fille et ses parents sont pris en otage par quatre étrangers armés qui leur imposent de faire un choix impossible. S’ils refusent, l’apocalypse est inéluctable. Quasiment coupés du monde, les parents de la jeune fille doivent assumer leur décision avant qu’il ne soit trop tard…

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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