Place à la frénésie créatrice avec Amadeus de Miloš Forman

Adaptation de la pièce de théâtre éponyme de Peter Shaffer, Amadeus revient sur la vie courte et mouvementée du célèbre compositeur autrichien. Le film représente autant un spectacle visuel qu’auditif, mettant en avant la rivalité fictive de deux compositeurs prêts à tout donner pour leur art.

Miloš Forman, réalisateur tchèque, émigre aux États-Unis après une carrière fructueuse dans son pays d’origine. Son premier succès américain est Vol au-dessus d’un nid de coucou, qui lui octroie l’Oscar du meilleur réalisateur. Neuf ans plus tard, il renoue avec le succès avec Amadeus. Le film est auréolé de huit Oscars, dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur. Il fait l’unanimité au sein de la critique et fait maintenant parti des classiques de l’histoire du cinéma.

Du génie à la folie

Le début du film donne le ton : les domestiques de Salieri le retrouvent ensanglanté dans sa chambre, essayant, en vain, de se suicider. Il est rapidement transporté dans un hôpital psychiatrique où il se confesse à un prêtre. Il lui raconte sa rencontre avec Mozart et la violente jalousie qu’il a ressentie à son égard. Le prêtre, qui l’écoute silencieusement, symbolise les spectateurs qui assistent, impuissants, à l’effondrement d’un esprit habité par la musique.

Pourtant, malgré leur aversion mutuelle, Mozart et Salieri se retrouvent dans la déraison ; alors que le compositeur italien ressent l’infériorité de son talent, le génie autrichien sombre dans les excès, délaissant complètement son talent. Sa déchéance est accentuée par Salieri qui, trop aveuglé par sa rage, entraîne Mozart dans une chute dont il ne se relèvera jamais.

Le temps d’un souvenir : l’omniprésence divine

Au lieu de montrer la vie de Mozart d’un œil extérieur, Miloš Forman choisit de la montrer du point de vue de Salieri par un astucieux flashback. À l’image de Salieri qui se remémore des souvenirs passés, la vie de Wolfgang appartient au passé, sans plus de traces dans le présent. Il apparaît comme une ombre, comme un mythe plus qu’un être humain, ce qu’il est réellement devenu au fil des siècles.

Par ailleurs, le prêtre est la première image de l’omniprésence de Dieu dans la vie de Salieri, qui se voue entièrement à lui. Il incarne la figure protectrice et éternelle ; seulement, même devant Dieu, Mozart lui paraît supérieur par son talent inné. Sa croyance divine renforce alors la jalousie qu’il ressent pour le jeune autrichien.

Un appétit sauvage

La première apparition de Mozart survient lorsqu’il batifole avec Constance ; éternel amant, avide consommateur de la luxure, il s’amuse jusqu’à l’épuisement de tous les sens. Son génie s’oppose à sa frivolité, ce qui ne manque pas d’attirer des regards autant indignés qu’impressionnés. À ce titre, il devient intouchable, comme s’il était devenu un monument même de son vivant.

L’illustre rire de Tom Hulce ajoute de la désinvolture au caractère sans-gêne de Wolfgang, homme décalé de la société codifiée dans laquelle il évolue. Il dérange, offusque, délie les langues qui ne se gênent pas pour palabrer sur son compte. Wolfgang est une personnalité lancée à corps perdu dans la musique, sans qu’elle n’arrive pourtant à le sauver de lui-même. Préférant les soirées arrosées aux soirées en tête à tête avec ses partitions, sa santé se détériore.

Les couleurs vives du début du film deviennent progressivement mornes et obscures, et les décors dorés par la richesse se jaunissent peu à peu, comme s’ils se consumaient et brûlaient à la même cadence que le protagoniste. D’ailleurs, plus le film avance, plus les bougies se multiplient à l’écran (que ce soit chez Mozart ou lors des opéras). Elles deviennent ainsi le symbole de la misère morale et financière qui accable Wolfgang. Seulement, aurait-il été le génie que l’on connaît tous sans les excès qui ont tapissé sa vie ?

Les opéras

Entre L’Enlèvement au sérail, Les Noces de Figaro, La Flûte enchantée, ou encore Don Giovanni, le film étale des opéras tous plus impressionnants les uns que les autres. L’opulence se ressent aux travers des décors, des costumes et de la mise en scène grandiose de ces opéras. De nombreux champs-contrechamps dévoilent l’effervescence de Mozart lors de L’Enlèvement au sérail, ou son épuisement maladif lors de la représentation de Don Giovanni.

La musique comme vecteur spirituel

Véritable hommage à Wolfgang Amadeus Mozart, le film est évidemment parsemé de ses compositions, que ce soit par l’ouverture du film avec la 25e symphonie ou sa clôture avec Lacrimosa. La musique habite le film et ramène à la vie l’âme d’un compositeur aussi prolifique que fascinant.

Elle symbolise également la jalousie de Salieri, notamment lorsqu’il lit la partition du Concerto pour flûte et harpe de son adversaire. Le spectateur entre dans l’esprit de Salieri, car il entend lui aussi la musique au fur et à mesure que Salieri lit la partition d’un air hargneux. Le même schéma se présente à la fin du film, lorsque Mozart dicte péniblement à Salieri les notes de Lacrimosa. Le spectateur est pleinement investi face à l’agonie de l’artiste autrichien. On veut qu’il survive pour pouvoir écouter encore quelques minutes les notes de son requiem en fond sonore ; on veut qu’il survive pour qu’il puisse encore créer. Mais la réalité rattrape l’espoir, et Wolfgang reste finalement un être humain, soumis aux faiblesses humaines. Il meurt à l’âge de 35 ans.

Avec Amadeus, Miloš Forman réussit à scotcher le spectateur devant son écran le temps de trois heures (sur la version director’s cut); trois heures de rire, de larmes, d’indignation et de fascination face à des personnages abandonnant la raison au profit de la passion.

Bande-Annonce : Amadeus de Miloš Forman

Fiche technique et synopsis du film

Réalisation : Miloš Forman
Scénario : Peter Shaffer (d’après sa pièce de théâtre Amadeus)
Musique : Wolfgang Amadeus Mozart, Antonio Salieri, dirigée par Neville Marriner
Coordinateur de la musique : John Strauss
Décors : Patrizia von Brandenstein
Costumes : Theodor Pištěk
Photographie : Miroslav Ondříček
Montage : Michael Chandler, Nena Danevic (en), T.M. Christopher (Director’s cut)
Production : Saul Zaentz, Michael Hausman (délégué) et Bertil Ohlsson (délégué)
Sociétés de production : The Saul Zaentz Company
Sociétés de distribution : Orion Pictures
Genre : Biopic et drame
Budget : 18 millions de dollars
Format : Technicolor • 2,35:1 • 35 mm
Langue : anglais, italien, latin, allemand, français
Durée : 153 minutes (version cinéma) (1984) / 180 minutes (director’s cut) (2002)
Dates de sortie : 19 septembre 1984 (USA) /  31 octobre 1984 (France)

Synopsis : A Vienne, en novembre 1823. Au cœur de la nuit, un vieil homme égaré clame cette étonnante confession : « Pardonne, Mozart, pardonne à ton assassin ! » Ce fantôme, c’est Antonio Salieri, jadis musicien réputé et compositeur officiel de la Cour.

Dès l’enfance, il s’était voué tout entier au service de Dieu, s’engageant à le célébrer par sa musique, au prix d’un incessant labeur. Pour prix de ses sacrifices innombrables, il réclamait la gloire éternelle. Son talent, reconnu par l’empereur mélomane Joseph II, valut durant quelques années à Salieri les plus hautes distinctions.

Mais, en 1781, un jeune homme arrive à Vienne, précédé d’une flatteuse réputation. Wolfgang Amadeus Mozart est devenu le plus grand compositeur du siècle. Réalisant la menace que représente pour lui ce surdoué arrogant dont il admire le profond génie, Salieri tente de l’évincer.

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.