« La Terre transpercée » : l’enfer est pavé de bonnes intuitions

La collection « Les Futurs de Liu Cixin » voit paraître son neuvième album, sur les quinze prévus par les éditions Delcourt. Avec ses multiples ramifications, La Terre transpercée est un récit original et sophistiqué, porté par les dessins expressifs de Wu Qingsong.

Pour que respire le désert, Proies et prédateurs, Nourrir l’humanité : comme l’a déjà amplement démontré la collection « Les Futurs de Liu Cixin », les enjeux environnementaux tapissent les récits contre-utopiques du célèbre auteur chinois de science-fiction. À cet égard, La Terre transpercée apparaît tout au plus comme une confirmation. Le projet « Jardin Antarctique », qui occupe le cœur du récit, doit permettre à l’humanité de régler les principaux problèmes de développement auxquels elle est confrontée. Le solutionnisme technologique, avec la création de nouveaux matériaux supra-denses à partir d’essais nucléaires souterrains, permet certes de transpercer le sol « comme un fer rouge dans une motte de beurre », mais il aboutit surtout au pillage d’un continent qui n’aura offert aux hommes qu’un sursis de courte durée.

Adaptant le récit de Liu Cixin, Wu Qingsong raconte l’histoire intergénérationnelle des Shen, des scientifiques éprouvés dont les découvertes vont permettre de relier la Chine à d’autres territoires par le biais d’un périlleux voyage à travers la croûte terrestre. Plusieurs questions s’entremêlent à mesure que l’auteur opère des bonds temporels : la science sans conscience, la responsabilité juridique et morale, le développement durable ou encore l’obsession humaine. Quand il se réveille dans « un monde proche de l’effondrement », le physicien Shen est accusé d’avoir contribué aux désastres scientifiques de son fils. Ce dernier a créé de nouvelles opportunités logistiques et une euphorie boursière en même temps qu’il a mis au point un dispositif technique inspiré d’une relique et reliant les deux côtés de la Terre en passant par son noyau. S’il ignore dans un premier temps ce dont on l’accuse, le lecteur pourra lui suggérer cette piste : la justice est rendue au dernier degré de l’absurdité comme en témoigne le procès qui a été intenté contre son fils Yuan (deux chefs d’accusation contradictoires) et cette fois encore, expéditive, elle semble davantage condamner la déception d’un espoir qu’un acte nuisible, involontaire ou malveillant.

Réussi sur le plan graphique, La Terre transpercée se clôt par une fin faussement optimiste. Si l’on se gardera bien d’en éventer les éléments constitutifs, on retiendra toutefois que les apparentes solutions techniques d’hier y ont conservé leur caractère aveuglant. Par ailleurs, il est intéressant de noter que le récit se déroule dans un monde dénucléarisé. Ce sont les anciennes bombes qui ont permis la découverte de la matière supra-dense. Une innovation technologique en balaie une autre, mais l’humanité continue de se heurter à des problèmes menaçant son existence. S’ils sont obstinés et idéalistes, les Shen ne diffèrent en cela pas vraiment de leurs pairs, si l’on en croit les visions croisées de Liu Cixin et Wu Qingsong.

La Terre transpercée, Liu Cixin et Wu Qingsong
Delcourt, février 2023, 98 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.