Oskar Ed, une jeunesse

Méconnu chez nous, le tchèque Branko Jelinek (dessinateur et scénariste) livre avec cet album monumental (342 pages) une sorte de somme, fruit de huit années de travail, probablement pour agencer et compléter ce qu’il avait commencé avec trois albums déjà intitulés Oskar Ed et publiés en Slovaquie entre 2003 et 2006.

Ici, le dessinateur s’intéresse à la jeunesse de son personnage, sous la forme d’un roman graphique en noir et blanc – découpé en 23 chapitres – qui présente la vie d’Oskar, jeune garçon mal dans sa peau. Dans un premier temps, on comprend que son malaise provient du fait qu’il est et se sent quelque peu différent comme on dit pudiquement, mais sans qu’on puisse identifier clairement la nature de sa différence. Intelligemment, le dessinateur maintient le suspense et l’attention de son lectorat en se contentant d’indiquer cette différence par la façon simplifiée de représenter son visage (surtout par rapport à ceux des autres personnages) : un simple ovale (comme un ballon de baudruche), ce qui ne l’empêche pas de le rendre expressif, y compris dans les gestes et les attitudes.

Une famille en voyage

À vrai dire, le mal-être d’Oskar tient aussi à ce qu’il supporte dans son environnement familial, puisque ses parents se déchirent régulièrement. En fait, ils ont tendance à passer d’un extrême à l’autre, ce qui explique qu’ils restent ensemble. Concrètement, hormis quelques flashbacks, la trame de l’album est centrée sur un voyage en voiture où le père emmène sa femme (longtemps hospitalisée suite à un accident dont on réalise tardivement les séquelles lourdes de conséquences sur la situation familiale) et Oskar pour une destination qu’il garde secrète pour leur faire la surprise. L’inconvénient est que le voyage se révèle assez long (trop), et ce d’autant plus qu’avec diverses péripéties, les retards ne font que s’accumuler, au point que régulièrement on se demande s’il aboutira un jour (fausse impression probablement voulue par Jelinek, car le but du voyage se révélera finalement d’une signification particulièrement puissante). Ce voyage, c’est l’idée du père pour recoller les morceaux de son couple et de sa famille. Il faut dire qu’il a disparu du foyer conjugal pendant un certain temps, pour fréquenter une autre femme. Pendant cette période Oskar et sa mère se sont rapprochés, ce que le père sent constamment (il lutte contre à sa façon, très maladroite). Le père a un caractère particulier qui n‘arrange pas les choses, puisqu’il se montre assez provocateur, sûrement trop pour un garçon comme Oskar, particulièrement sensible et dont il ne semble pas mesurer le degré de vulnérabilité (nous y reviendrons). Régulièrement, la mère intervient pour protéger Oskar contre ses sarcasmes, ce qui n’arrange rien. Il faut dire que le père s’agace certainement de voir que son fils ne prend pas la voie pour devenir un homme sûr de lui et à la virilité assumée.

Le monde d’Oskar

Ce qui se passe aussi, c’est que la succession des événements et donc des incidents finit toujours par retomber sur le dos d’Oskar qui ne peut que culpabiliser, en particulier à cause des remarques de son père. Il est à la fois trop jeune (et donc naïf) pour comprendre des points qui ne concernent que des adultes et trop frêle physiquement pour faire le poids vis-à-vis de son père. De plus, dans la voiture, il est toujours derrière, sa taille relativement petite vis-à-vis de celle de ses parents qui ont l’avantage du nombre. Ainsi, de façon symbolique, on sent d’emblée Oskar condamné à subir. Alors, pour respirer, Oskar s’évade en quelque sorte de ces situations intenables, par la force de son mental. C’est là que la BD trouve tout son sens, en mettant en images et en scène tout ce qui passe par la tête d’Oskar. Autant dire que Branko Jelinek se montre particulièrement inspiré. Brimé du fait de sa différence depuis toujours, Oskar a pris l’habitude de se méfier de ses semblables. Pour cela, il s’isole dès qu’il le peut. Bien évidemment cela ne suffit pas, car il vit en famille et va à l’école. Dès le premier chapitre, on a une idée de l’étendue de son monde imaginaire, avec une ouverture en trompe-l’œil assez bluffante. Oskar est capable d’inventer des situations délirantes, avec personnages et créatures imaginaires, souvent inquiétants (à l’image de ce qu’il ressent régulièrement) et surtout il mêle ses fantasmes avec la réalité d’une manière qui, par moments, nous fait douter nous lecteurs, de ce qu’il faut considérer comme réel ou imaginaire. Les peurs d’Oskar se matérialisent aussi par des variations de tailles qui apportent des situations franchement étranges. Branko Jelinek souligne le malaise en se montrant très habile pour distordre la réalité et obtenir les effets qu’il souhaite (avec aussi quelques dessins pleine page qui mettent en valeur certaines situations). Il se montre également d’une inspiration machiavélique pour mettre en scène des situations cauchemardesques (le point culminant nous fait toucher du doigt la différence d’Oskar, tout en maintenant le doute, puisque Jelinek apporte une touche de fantastique), avec des créatures et accessoires créant une ambiance où les influences de l’auteur ressortent nettement (tout en faisant sentir sa propre personnalité, très forte). La palette est large, puisqu’elle va de Franz Kafka (avec une touche d’Alice au pays des merveilles) à David Lynch, en passant par David Cronenberg, Dave McKean et Katsuhoro Otomo notamment.

Un auteur, une œuvre

Avec son goût pour les détails et les zones hachurées, Branko Jelinek se montre aussi bon dessinateur (sans pour autant rechercher la belle image au trait léché qui ne correspondrait pas à l’univers qu’il explore), que metteur en scène et il a l’art de mener tout son monde en bateau, en réservant quelques pirouettes pour justifier les errements de ses personnages. Ici, son effort est centré avant tout sur les rapports familiaux et on peut dire qu’il impressionne en fouillant littéralement les multiples détails qui font la complexité d’une cellule familiale, avec tout ce qui la cimente, mais aussi tout ce qui menace son fragile équilibre. Sa maîtrise apparaît aussi avec le fait que le chapitre central forme la clé de voûte de l’œuvre. De plus, sa conclusion a de quoi donner à penser. Alors, même si ce gros roman graphique crée le malaise en nous introduisant dans l’univers d’Oskar, il mérite très largement la découverte et l’exploration, car il se révèle d’une grande richesse narrative et symbolique.

Oskar Ed – Mon plus grand rêve, Branko Jelinek
Presque Lune : sorti le 24 septembre 2021

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4.5

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