Arras Film Festival : Apocalypse soon avec les films Couleurs de l’incendie, En plein feu, Plus que jamais

Le coup d’envoi est donné, les athlètes viennent de quitter la ligne de départ pour s’élancer sur la piste : le marathon de l’Arras Film Festival 23ème du nom a démarré, et comme de coutume il se court à l’allure d’un sprint. Pas le temps de niaiser, ni de regretter le verre de trop de la veille. C’est dans le dur qu’on se découvre des super-pouvoirs, et c’est en persistant qu’on apprend à s’en servir. Faire un festival, c’est comme entrer dans la salle de l’esprit et du temps dans Dragon Ball Z : une bulle temporelle dans laquelle on entre simple mortel, et dont on ressort Super-Sayien.

Un sentiment d’urgence débordé par celui qui anime les films présentés aujourd’hui. Car Couleurs de l’incendie et En plein feu l’annoncent : la maison brule, et il est trop tard pour s’inquiéter. Dire cela ce n’est même pas céder à la tentation du jeu de mot facile (quoique), mais prendre acte de la juxtaposition matinale de deux films qui travaillent une même idée du cinéma en étant situé chacun à l’opposé du spectre.

Couleurs de l’incendie de Clovis Cornillac

Clovis, roi des francs

Quatrième film en tant que réalisateur de Clovis Cornillac et adaptation éponyme du roman de Pierre Lemaitre, Couleurs de l’incendie fait partie de ces montagnes que le commun des cinéastes est condamné à regarder en contre-plongée. Dense, peuplé d’intrigues et de sous-intrigues et d’autant de personnages qui entrecroisent la petite et la grande histoire sur plusieurs années, Couleurs de l’incendie pèse son poids en doliprane et en nuit blanches pour ses instigateurs.

Le résultat n’en est que plus évident, la gourmandise de cinéma de Cornillac se conjuguant à l’ambition du récit et sublime le parcours de l’héroïne incarnée par Léa Drucker. Riche héritière broyée et ruinée par les associés de son défunt père dans l’entre-guerre, Madeleine commence le film à terre se rélève en gagnant dans la  gagnant ses gallons de justicière qui sème les graines de sa vengeance jusqu’au bureau du IIIème Reich. Mata Hari rencontre Beatrix Kiddo et Cornillac explose les coutures du film d’époque pour offrir un moment de cinéma en majuscule qui se permet jusqu’à un détour par l’imagerie steampunk. La partition de Couleurs de l’incendie multiplie les instruments, mais le réalisateur et son orchestre parviennent à faire des si avec des ré sans (presque) aucune fausses notes. Acteur passé derrière la caméra sur le tard, Cornillac a la réalisation dans le sang, la générosité du cinéaste qui fait confiance dans la capacité du spectateur à investir pour s’abandonner spectateur aux images qu’il déploie sur l’écran. Une conception de cinéma totale à la candeur revendiquée, qu’il ne faut pas confondre avec de la béatitude. Car Cornillac a suffisamment le sens de l’histoire et des histoires pour imprimer le fantôme du présent entre les plans, et mettre l’air du temps en état d’alerte sans enfoncer des portes ouvertes.

En plein feu de Quentin Reynaud

Le fils de l’homme

Solide postulant au carré VIP du « Nos réalisateurs français ont du talent », Quentin Reynaud vient d’ajouter un argument de poids pour sa candidature avec En plein feu. En essayant de fuir un gigantesque feu de forêt qui menace leur habitation, un père et son fils se retrouvent coincés face au monstre dans un embouteillage. « Pourquoi ils ne sortent pas de la voiture ? » est la première question susceptible de venir à l’esprit du spectateur même moyennement averti. Quentin Reynaud y répond avec un sens du hors-champ shyamanalesque, qui mise sur la capacité du spectateur à se projeter sur la base d’informations savamment distillées au compte-goute. Des bribes de flash info à la radio, une fumée qui s’épaissit, des véhicules qui s’entassent : avant même d’avoir compris, il est déjà trop tard. L’étau se referme sur les protagonistes, le véhicule se transforme en sarcophage.

L’humanité se résume soudainement là, dans cet espace vital qui se rétrécit à vue d’œil alors que la planète est en feu. L’allégorie n’a pas besoin de plus pour être explicite. Ça requiert une maitrise du médium supérieure à la moyenne, et des acteurs susceptibles d’investir les silences et les non-dits. Ca tombe bien : entre l’épaisseur ronde d’André Dussolier et la fragilité émaciée d’Alex Lutz, Reynaud manipule une alchimie d’éléments qui imprime à l’écran l’histoire racontée à quart de mots entre un père et son fils. On regrettera que la seconde partie de ce Gravity dans les flammes se termine comme le Gerry de Gus Van Sant : une errance  dans les limbes qui n’est plus que symbolique du deuil que le personnage de Lutz doit cautériser face à la mort. Dommage.

Plus que jamais d’Emily Atef

La mort ne lui va pas si bien

De deuil, il en aussi question dans Plus que jamais, portait d’une Vicky Krieps atteinte d’une maladie quasiment incurable, qui choisit la solitude et l’isolement au grand dam de son conjoint incarné par le défunt Gaspard Ulliel. Comment inclure le public dans le drame d’un personnage qui exclut tout le monde de son drame ? La question est passionnante, mais malheureusement la réalisatrice Émily Atef ne trouve jamais vraiment de réponses. « Les vivants ne peuvent pas comprendre les morts », et le spectateur en bonne santé en est pour ses frais. La caméra ne lâche pas son actrice, mais la mise en scène instaure une distance entre nous et elle qui ne s’estompe jamais durant les deux longues heures que dure le film.

Bref, encore une fois l’Arras Film Festival nous prouve une chose : il y a un cinéma français qui se porte bien, pour peu que l’on arrête de parler de celui qui va mal.

 

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

"Des Minions et des monstres" replonge dans le Hollywood des années folles, entre références à Chaplin, Keaton et "Chantons sous la pluie". Si Illumination livre une bonne surprise pour ce début d'été, le film peine à transformer ses idées en véritable souffle d'aventure, restant prisonnier d'un confort thématique déjà visible chez d'autres studios.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.
Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.