Le Juif errant, d’Eugène Sue : critique-feuilleton, épisode 1

Pour rendre compte du Juif errant, d’Eugène Sue, roman long (1600 pages dans l’édition que nous lisons actuellement) et foisonnant, nous décidons d’en faire une critique-feuilleton, découpée en plusieurs épisodes qui paraîtront à intervalles plus ou moins réguliers, au fil de la lecture.

Aujourd’hui, premier épisode, où l’on parle de la Sibérie, de séparations, de Bonaparte et d’un ténébreux montreur d’animaux sauvages.

Le roman-feuilleton est un genre typique du XIXème siècle, lié à l’essor de la presse. Il s’agit d’un roman écrit spécifiquement pour un journal, qui en publiait une partie chaque jour. C’était à la fois bénéfique au journal, dont certains ont vu leurs ventes exploser lors de la parution de romans particuliers, et à l’auteur, qui était payé à la page. Cette solution incitait donc les écrivains à faire des romans longs : plus il y avait de pages, plus ils étaient rémunérés.
Parmi les auteurs de ces romans, on compte Balzac, Alexandre Dumas, Ponson du Terrail, Paul Féval ou encore Emile Zola, mais celui qui eut le plus de succès fut incontestablement Eugène Sue avec ses romans Les Mystères de Paris et Le Juif errant.
Le Juif errant est publié en feuilleton dans le journal Le Constitutionnel en 1844 et 1845, et, aussi bien par son écriture que par les sujets développés, peut être considéré comme un modèle du roman-feuilleton.

Première partie : L’auberge du Faucon blanc
Le roman débute par un prologue, à la fois très poétique et empreint de tragique, se déroulant simultanément en Alaska et en Sibérie, de chaque côté du Détroit de Béring. Un prologue mystérieux qui donne une dimension quasiment tectonique à cette ouverture: d’emblée, le thème de la séparation est convoqué, ainsi que l’image de personnages errants dans des milieux profondément hostiles. Sans rien dévoiler de l’intrigue (nous ne connaissons même pas les noms des deux personnages en présence), ce prologue pose une ambiance et dévoile une ambiance romanesque qui se veut grandiose.
Ensuite arrive la première partie.
Cette première partie se déroule en octobre 1831 dans une petite ville d’Allemagne proche de Leipzig. Un ancien soldat de la Grande Armée arrive en ville, accompagnant deux jeunes filles, des jumelles d’une quinzaine d’années. Pour une raison inconnue, cet homme est attendu en ville par un personnage étrange et inquiétant, Morok, un montreur d’animaux sauvages qui se fait passer pour un prophète.

Comme d’autres romans tout au long du XIXème siècle, Le Juif errant se situe d’emblée dans un contexte post-napoléonien, où les héros de l’épopée impériale sont pourchassés. Sue, comme d’autres (Alexandre Dumas dans Le Comte de Monte-Cristo, Hugo dans Les Misérables), montre comment, même longtemps après Waterloo, la France et l’Europe restent marquées et divisées par l’aventure bonapartiste.
Ce qui est intéressant, dès ce début, c’est le côté mystérieux de la situation. D’un côté, Morok semble avoir reçu une mission particulière pour empêcher le vieux grognard (qui répond au surnom de Dagobert) et les deux filles de poursuivre leur voyage. Mission de la part de qui ? Pour quelle raison ? Nous n’en saurons pas plus pour l’instant (même si le nom d’un certain monsieur Rodin est prononcé).
De l’autre côté, ces deux jeunes filles, orphelines de mère et dont le père, ancien général bonapartiste (le général Simon), est en exil on ne sait où, sont en possession d’un mystérieux médaillon qui les enjoint de se rendre à Paris, à une adresse précise (en l’occurrence « Rue Saint-François, n°3 »), le 13 février 1832.
C’est à ce rendez-vous précis que les jumelles essaient de se rendre, et c’est la réussite de ce voyage que Morok a pour mission de contrarier.
Cette ambiance de mystère est encore renforcée par la présence de personnages énigmatiques. Ainsi, les deux jumelles rêvent, chaque nuit, d’un étrange jeune homme blond aux yeux bleus qui dit s’appeler Gabriel. Leur père, lors d’un combat, a été sauvé par un homme qui a pris un boulet de canon à sa place et y a survécu de façon inexplicable. En bref, cette première partie baigne dans une ambiance d’énigmes qui instaure un aspect surnaturel et favorise l’attention du lecteur. C’est sans aucun doute l’aspect le plus réussi de ce début de roman pour le moment.
Sur le plan de l’écriture, c’est ici l’efficacité qui prime. Nous avons quelques descriptions de personnages et pas mal de dialogues : la lecture est rapide, les chapitres sont assez courts (dix pages maximum) et se terminent souvent sur une petite phrase d’accroche qui donne envie de lire la suite (donc d’acheter le numéro suivant du journal : c’était le but).
Cependant, il faut admettre que cette écriture est aussi, parfois, pour le moins naïve, voire même nunuche à certains moments. Les personnages, dans cette première partie, se divisent en bons et méchants monolithiques. Ainsi, Dagobert est l’exemple du personnage un peu brute, frustre, mais profondément bon, dévoué et fidèle. Morok, au contraire, est l’être noir, brutal, presque animal et sauvage. Aucune subtilité dans la description des personnages.
Ce défaut majeur culmine avec la description des deux jumelles, personnages nunuches par excellence. Elle sont pures et innocentes, donc forcément vêtues de blanc, et surtout leurs lignes de dialogues sont d’une nullité (et souvent d’une inutilité) sans nom. Les traits seraient forcés même si ces personnages avaient été parodiques (ce qui, apparemment, n’est pas le cas).
Cependant, ce défaut n’est pas suffisant pour faire interrompre la lecture. On sent venir de loin le complot d’une organisation secrète (je mise sur les Jésuites, puisqu’on a, à un moment, le sigle L.C.D.J. : La Compagnie De Jésus?), mais aussi les retrouvailles émouvantes avec le père disparu, etc.
à suivre…

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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