« Le Ciel pour conquête » : odyssée intérieure et féminine

Artiste coréenne très suivie sur les réseaux sociaux, Yudori publie son premier album aux éditions Delcourt. Le Ciel pour conquête prend pour cadre les Pays-Bas du XVIe siècle et s’appuie sur le point de vue de quatre personnages féminins.

Hans est un marchand de la bonne société hollandaise du XVIe siècle. Autour de lui gravitent trois, puis quatre femmes au tempérament et au statut bien distincts. Il y a d’abord sa femme, Amélie, une catholique particulièrement pieuse, peu épanouie dans son mariage, et considérée comme une sorcière sous prétexte qu’elle s’adonne aux expériences scientifiques. Il y a ensuite Eva, sa domestique attitrée, qui ne vit que par procuration, s’installant dans le sillage d’Amélie et s’accommodant du confort qu’elle peut en tirer. Le cas de Yolente apparaît un peu plus complexe et ambigu : sous le charme de son maître, elle est soucieuse de son apparence et désireuse de plaire aux hommes, voire de se faire une place dans la bonne société et de s’affranchir de sa condition de domestique. La dernière venue, baptisée Sahara, n’est autre qu’une esclave arrachée de force à un autre homme. Malmenée, violée, elle ne se berce pas d’illusions et compose avec son rôle, pourtant douloureux, de femme marchandisée et objetisée – sans pour autant perdre en dignité.

C’est avec une grande sensibilité que Yudori portraiture ces quatre femmes et met en exergue leurs relations tumultueuses, non seulement entre elles, mais aussi avec Hans. Amélie est l’héritière d’une grande famille en perdition et traîne comme un boulet des rêves laissés en souffrance. Elle va bientôt nouer une relation spéciale et ambivalente avec Sahara, retrouvant en elle certains échos à sa propre personnalité, jusqu’à partager ensemble cette conquête du ciel annoncée dans le titre de ce très beau roman graphique. Car en plus de maîtriser d’une main de maître un récit choral et caractérisé par sa justesse, Yudori s’emploie à travers des planches dessinées à traits fins, en noir et blanc, recourant volontiers au pointillisme, à la poésie et, parfois, à l’impudeur – notamment pour illustrer ces coïts froids, mécaniques et dénués de sentiments. En filigrane, la bourgeoisie du début des temps modernes, l’esclavage, la chasse aux sorcières, la foi religieuse, la logistique marchande ou encore la domesticité s’intègrent tous dans une trame narrative où seuls Hans et son chat peuvent aller et venir librement. Et pourtant, le premier se sent diminué par le regard critique de son épouse et le second ne doit sa présence au foyer, vue avec circonspection, qu’au plus grand des hasards.

En s’appuyant sur des personnages féminins à fort relief, en mettant en vignettes la Hollande du XVIe siècle, mais surtout en questionnant les sentiments humains les plus élémentaires (désirs, désillusions, jalousie, etc.) et l’existentialisme plus largement, Le Ciel pour conquête nous apparaît comme une fresque passionnante, plus attachée à la marge et l’anodin qu’à la centralité et au spectacle. C’est peut-être ce parti pris qui rend le roman graphique de Yudori si pertinent. La Coréenne, très encline à évoquer la liberté et la féminité, va les lier avec beaucoup d’à-propos, et en exploitant la relation en dents de scie entre une femme prisonnière d’un mariage sans amour et une esclave privée de toute autodétermination. Une très belle réussite.

Le Ciel pour conquête, Yudori
Delcourt, octobre 2022, 336 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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