Aftersun : à la recherche du père perdu

La compétition du Festival de Deauville propose cette année un beau panel de premiers films autobiographiques. Aftersun de Charlotte Wells, film encore très personnel, relate les vacances d’été d’une jeune fille avec son père dans un hôtel club de la côte turque. À travers des moments partagés de grande complicité, opposés aux instants de malaise d’un père isolé, Aftersun nous incite à profiter du bonheur présent avant que celui-ci ne se fige en palette d’images dans le tableau de nos souvenirs.

À la mémoire de mon père

Aftersun expose avec délicatesse toute la beauté d’une relation père-fille aux accents presque idylliques. À la fois tendre, attentif et à l’écoute, Calum fait tout pour que le séjour de sa fille Sophie reste inoubliable. Baignades dans la mer, jeux dans la piscine et billard réunissent ainsi père et fille le temps d’un été. Entre eux, les échanges sont aussi riches, complices que naturels. Leur duo indestructible semble prêt à affronter toutes les épreuves.

En revanche, lorsque Sophie et Calum se retrouvent chacun seuls, surgissent des émotions beaucoup plus contrastées. Sophie, jeune fille de onze ans, se lie d’amitié avec une bande d’adolescents et vit de nouvelles expériences. De son côté, Calum traîne un poids énigmatique dont la cause reste incertaine. Il fume, boit et révèle une forme de dépression parfaitement dissimulée aux côtés de sa fille.

La présence de l’eau, de la mer ou de la piscine, omniprésente dans Aftersun, traduit alors son ambivalence. Tantôt accueillante et récréative lorsque Calum se trouve avec sa fille, tantôt dangereusement attirante pour un père isolé, qui juge tellement facile de se laisser couler. Le film se déroule également au fil de l’eau, page par page, sous un rythme assez lent qui peut dérouter mais laisse la part belle à la capture du moment présent, à la joie de vivre et à la tristesse insondable d’un père.

Vingt ans plus tard, Sophie se rappelle de ce séjour avec mélancolie tout en cherchant à déceler dans les images de son père un indice, une information qui lui aurait échappé jadis. Elle se remémore ses courts instants où son père s’absentait et faisait d’étranges mouvements de Tai-chi.

Charlotte Wells se place certainement elle-même dans le regard de Sophie, en signant avec Aftersun un hommage à une figure paternelle disparue. Le film, qui lui a demandé sept années d’écriture, peut faire penser à Somewhere de Sofia Coppola, ou encore au récent Flag Day de Sean Penn.

La boîte à souvenirs

Aftersun aborde avec force notre rapport à l’image et aux souvenirs. Sophie, caméra à la main, n’a de cesse de filmer ses activités de vacancière, mais surtout son père, tout en commentant ses gestes ou en discutant. Ceci lui permet non seulement de fixer le souvenir de son séjour en Turquie, mais aussi, vingt ans plus tard, de se retourner vers le passé avec un autre regard, ses yeux d’adulte, dans le but de comprendre son père.

Mais Sophie n’est pas la seule à profiter de ces vidéos. Tous les soirs, avant de s’endormir, Calum visionne seul les images filmées dans la journée. Bien plus qu’une simple distraction, c’est un moyen pour lui de capitaliser des souvenirs qu’il peut encore enregistrer avant de disparaître. En même temps que l’instant se vit, l’image du présent se sauvegarde dans le futur, à la même manière que la photo d’un polaroid se colorant progressivement sur la table du restaurant.

Aftersun semble ainsi devenir lui-même la boîte de souvenirs d’une jeune réalisatrice revenant sur son propre passé. Le film, qui a remporté le Prix French Touch lors de la Semaine de la critique au Festival de Cannes 2022, séduit par ses trouvailles de mise en scène, sa magnifique relation père-fille et ses questionnements sur notre rapport à la mémoire et à l’image.

Synopsis : À la fin des années 1990, Sophie, onze ans, et son père Calum passent leurs vacances dans un club de la côte turque. Ils se baignent, jouent au billard et pro­fitent de la com­pa­gnie com­plice de cha­cun. Calum devient la meilleure ver­sion de lui-même lorsqu’il est avec Sophie. Sophie, quant à elle, pense que tout est pos­sible auprès de lui. Lorsque la jeune fille est seule, elle se fait de nou­veaux amis et vit de nou­velles expé­riences. Tout en savou­rant chaque moment pas­sé ensemble, une part de mélan­co­lie et de mys­tère imprègne par­fois le com­por­te­ment de Calum. Vingt ans plus tard, les sou­ve­nirs de Sophie prennent une nou­velle signi­fi­ca­tion alors qu’elle tente de récon­ci­lier le père qu’elle a connu avec l’homme qu’elle ignorait.

Aftersun – Fiche technique

Réalisation : Charlotte Wells
Scénario : Charlotte Wells
Interprétation : Paul Mescal (Calum), Frankie Corio (Sophie jeune), Celia Rowlson-Hall (Sophie âgée)…
Producteurs : Mark Ceryak, Amy Jackson, Barry Jenkins, Adele Romanski
Maisons de production : BBC Films, Pastel
Durée : 98 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs6 Notes
3.5

Festival

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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