BFF : Bien Ficelé Finalement

Ce roman graphique assez ambitieux (256 pages) dresse le portrait d’une génération : les jeunes parisiens d’aujourd’hui, avec leurs codes de comportement qui jouent le rôle de révélateurs.

Si l’album est centré sur Gro (qui n’est pas son nom, mais un surnom qui date du temps où, du fait de son physique un peu rondouillard, les autres s’amusaient à l’interpeler à coups de « Hé, Gros ! »), il montre tous celles et ceux qui tournent autour de lui, essentiellement un groupe de jeunes gens du même âge que lui (environ 30 ans), pour la simple et bonne raison qu’ils se sont tous connus au collège. Ils ont donc tout appris de la vie plus ou moins en même temps. Et même s’ils ne se voient pas constamment, ils se retrouvent régulièrement, pas forcément tous en même temps. Tous ensemble, c’est surtout pour les grandes occasions, les mariages notamment. Mais ils se voient souvent à deux ou plus. Le début montre Gro avec une fille qu’il ramène un soir chez lui. À la suite d’un souci de clé, il lui explique (ce qui pourrait amener des explications plus détaillées s’ils envisageaient de poursuivre) qu’en quelque sorte, il mène une double vie. Cela n’épate pas du tout la fille qui va filer rapidement, car Baptiste débarque à l’improviste. Il faut dire aussi qu’on ne comprend pas sur le moment ce que Gro sous-entendait avec cette histoire de double vie. Quant à Baptiste, il se révèle rapidement jouer le rôle du trouble-fête qui balance régulièrement des grosses vannes qui n’amusent que lui (régulièrement, quelqu’un dit de lui qu’il est lourd).

Portrait de groupe

On n’y coupe pas, car le scénario (cosigné Joseph Safieddine et Thomas Cadène) s’attache à montrer comment et pourquoi ce groupe qui se fréquente depuis longtemps peut exploser. Il s’avère que dans ce groupe, chacun.e a ses petits secrets (et quelques plus gros). À une époque où on étale sa vie privée sur les réseaux sociaux, réaliser que ceux qu’on croit connaître le mieux conservent des secrets, ça fait bizarre (voire mal). Ainsi, Baptiste qui squatte régulièrement chez Gro, ne comprend pas pourquoi celui-ci lui cache quelque chose, alors qu’il le considère comme son meilleur ami (les observateurs vont même jusqu’à considérer que Gro et lui sont en train de virer au couple). Il faut dire que l’histoire de la double vie de Gro n’est pas du tout une fanfaronnade pour épater une fille. Elle est beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît et tient son origine d’une volonté de Gro : conserver toujours la même image auprès de ce groupe d’amis (de potes). Il est pianiste, un artiste qui va de concert en concert dans les grandes villes. Or, quand celle qui lui sert d’impresario lui annonce qu’une grosse boîte veut le faire enregistrer, elle lui annonce par la même occasion qu’il va pouvoir changer de train de vie. L’appartement sur lequel il se contentait de fantasmer, il va pouvoir se l’offrir aisément. Dans la foulée, Gro tente de préparer ses potes à ce changement, mais rien n’y fait car il les a bien conditionnés. Le fossé entre lui et les autres risque donc de se creuser.

Compartimentage, causes et conséquences

Ce roman graphique à la française comporte pas mal de chapitres plus ou moins courts qui permettent de cerner ce groupe. À vrai dire, on en repère surtout quelques éléments. Parmi eux, un couple est sur le point de se marier, ce qui sera l’occasion de se réunir et de faire la fête. On remarque à cette occasion que pour eux, cela signifie surtout boire sans retenue pour se laisser aller complètement. À ce petit jeu, c’est Baptiste le meneur. On s’apercevra au fur et à mesure que s’il endosse le rôle, c’est probablement car sa vie n’est pas folichonne. En effet, il vit seul. Et côté boulot, ce n’est pas la joie. Ce n’est pas par hasard qu’il se rapproche systématiquement de Gro, également célibataire mais pas pour les mêmes raisons. Pour Gro, la raison serait plutôt à chercher du côté de sa manie de tout compartimenter dans sa vie. D’ailleurs, cela va lui jouer un tour quand il relâchera un peu la pression de ce côté. En effet, ayant l’occasion d’aller à New York, il y emmène sa mère sans rien dire aux autres (du groupe). En personne cherchant à s’imprégner des mœurs du moment, sa mère ne pourra pas s’empêcher de mettre des photos de ce séjour sur sa page Facebook, ce qui ne sera pas sans conséquences.

Les obsessions du moment

La lecture de BFF amène quelques réflexions à propos de cette génération. En bons Parisiens, ils sont obsédés par la question de l’espace vital. Ils connaissent bien leurs possibilités et les prix du marché de l’immobilier. C’est probablement ce qui les motive le plus dans leur vie professionnelle. Assez étonnant, le seul qu’on voit au travail, c’est Gro, comme par hasard le seul qui évolue dans un milieu artistique. Les autres sont bien immergés dans les problématiques du moment et semblent avoir beaucoup de mal à s’épanouir pleinement. Les thèmes qui reviennent dans leurs échanges sont donc l’argent (ou ses dérivés que sont le travail et l’utilisation de cet argent dans l’immobilier notamment), l’alcool pour décompresser (oublier les ennuis que sont le travail et une vie décevante dans l’ensemble) et le sexe. Rien de bien transcendant, ce qui se veut représentatif de l’air du temps. C’est vrai quoi, quelle attractivité le monde d’aujourd’hui propose-t-il à la génération montante ? Les menaces en tous genres se multiplient (annonçant une « escadrille d’emmerdes »), la précarité se généralise dans l’indifférence générale (ou utilise des über et on commande des pizzas avec livraison à domicile). Quant aux relations dans le groupe, elles tournent un peu en eau de boudin, car elles ne supportent pas vraiment le long terme. Leur base apparemment solide au début va en s’effritant. On remarque par la même occasion que bien des planches ne comportent qu’un minimum de décors. Cela s’explique par l’épaisseur de l’album (qui a certainement nécessité une cadence de travail à l’image de celle dont les protagonistes ont tellement l’habitude qu’ils finissent par la trouver normale). On peut aller plus loin en considérant que cette relative absence de décors correspond au relatif vide idéologique des personnages qui ne croient qu’à des valeurs plutôt terre-à-terre et surtout sans véritable originalité. On le sent vraiment lors de cet épisode où l’une des membres du groupe se dévoile lors d’une séance de psy, se considérant comme mal aimée des autres du groupe (qui pourtant la soutiendraient certainement en cas de besoin), parce que son physique ne serait pas vraiment attractif, ce qu’elle compenserait par sa réussite professionnelle (où elle réagit à la moindre sollicitation). Le format moyen (23,8 x 17,2 cm) de l’album contribue à cette impression. Dessins et couleurs sont signées Clément C. Fabre. L’ensemble est assez coloré et lumineux mais avec un style où on relève quelques facilités (je pense par exemple au nez de Gro, avec deux traits dessinant un simple angle aigu).

BFF

Reste ce titre pour lequel j’ai vainement attendu une signification tout au long de ma lecture. Du coup, j’en ai imaginé un certain nombre (Bien fondé factuel me plaisait assez). Visiblement, c’est quelque chose comme un sigle, puisque les protagonistes en utilisent (notamment evjf pour enterrement de vie de jeune fille), comme si tout le monde les connaissait par cœur. Une petite recherche m’a permis de réaliser que BFF (ne pas confondre avec BnF : Bibliothèque nationale de France ou encore BbF : Bulletin des bibliothèques de France), signifie Best friends forever (meilleurs amis pour la vie) qui correspond bien au contenu de l’album, malgré l’ironie qu’on devine. Ceci posé, on remarque que la signification est à chercher du côté de l’anglais, ce qui me semble particulièrement révélateur. Si aucun des personnages de cette BD n’utilise l’acronyme BFF dans les dialogues, j’observe qu’une petite connaissance de l’anglais est un signe d’élitisme (ou se veut comme tel). Surtout, quand j’entends quelqu’un s’exprimer en anglais (pas seulement ceux qui l’utilisent à titre professionnel), de façon quasi systématique il s’agit d’une personne qui au minimum s’écoute parler, comme si le fait d’être capable d’utiliser un peu d’anglais ne pouvait qu’être révélateur d’une intelligence supérieure (pour nous Français, réputés mauvais en langues). Cela me semble typique d’un certain état d’esprit. Là, la question se pose : peut-on attribuer une revendication d’intelligence supérieure aux personnages ou aux auteurs ? Aux lecteurs-lectrices de se faire leur opinion.

BFF, Safieddine, Cadène et Fabre
Éditions Delcourt, juin 2022

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3.5

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