House of Cards où quand ambition & manipulation ne font qu’un…

Véritable figure de proue de la plateforme Netflix à son arrivée en Europe début 2013, House of Cards est un joli cas d’étude en soi, tant, derrière le vernis inhérent à toute série politique faite de magouilles et de conspirations, elle tire son acuité de par son statut certes de remake (d’une série britannique elle-même adaptée d’un roman à succès) mais transposée à la complexité notoire du système politique américain. L’occasion pour David Fincher & son showrunner Beau Willimon de sonder ce qu’il y a de pourri au royaume des USA tout en y mêlant un vivier de personnages désarmants de froideur. 

« Il y a 2 types de douleurs : l’une vous rend plus fort, l’autre est inutile ». 

En ouvrant son récit par cette punchline aux airs de mantra, qui plus est adressée face caméra et au détour d’un meurtre commis par notre protagoniste, la série House of Cards fait plus qu’instaurer une connivence entre cette figure déjà antipathique et nous. Non, l’objectif est bien plus simple quoique éminemment insidieux : lier de manière irrémédiable le destin dudit personnage avec le nôtre et le confronter au maitre-mot des 67 épisodes qui vont suivre : l’ambition. Puisque, quoiqu’il soit permis de penser à l’issue de cette mise à trépas inaugurale, la série, ose, dès ses premières minutes, établir que même le poids d’une vie n’est pas assez pour contrecarrer l’ambition dévorante de ce Frank Underwood. Mieux encore, elle le présente en personnage omniscient, puisque ladite réplique, que d’aucuns penseront empruntée à la désinvolture d’un Deadpool, n’est pas là pour le transformer en col blanc charismatique & cool, mais pour briser le 4ème mur. Cet artifice, pas mal usité de nos jours, l’était somme toute moins il y a presque une décennie, ce qui permet à la série de drainer dans son sillage l’autre plus-value majeure de son succès : sa faculté à y injecter un jugement de morale.

Puisque par définition, la série politique a toujours usé des ressorts moraux pour gagner en pertinence et/ou enrichir son intrigue. Ici, cela dit, les jugements de morales susvisés ne sont pas tant adressés à l’égard des personnages, dont la plupart ne présentent curieusement aucun réel état d’âme au fur et à mesure du déroulé de l’action, mais surtout à nous spectateurs. Puisque le fait de faire parler Frank Underwood (génialement incarné par Kevin Spacey) ne renvoie pas à une volonté de moderniser la mise en scène de la série (encore que) mais bien d’y inviter le spectateur en partie intégrante de l’histoire, au détour des (éventuels ?) choix moraux dressés sur le chemin du protagoniste. Ici, l’on suit donc Frank Underwood, un whip (ou coordinateur de la majorité présidentielle au Congrès) dont le boulot consiste selon ses dires à « nettoyer les tuyaux pour dégager les bouchons accumulés dans un parlement asphyxié par la mesquinerie & la lassitude ». Promis à un poste dans le gouvernement qu’il a aidé à faire élire, sa candidature est cependant retoquée par le Président, trop effrayé à l’idée que le bourreau de travail qu’il est ne puisse plus constituer un allié de poids dans un Congrès plus que jamais important à l’heure où le nouveau gouvernement doit prendre ses marques.

Résulte alors une prise de conscience de notre héros qui va être mû par un seul instinct : la vengeance. Quitte à ne pas occuper ledit poste, autant torpiller la nomination de celui qui va prendre sa place, non ? Et c’est ainsi que débute le parcours semé d’embuches de notre héros qui, force et magie du storytelling aidant, va finalement réussir à atteindre son but avoué : locataire de la Maison Blanche. Coups-bas, mesquineries, trahisons, meurtres, c’est peu dire que le personnage use de tous les stratagèmes possibles pour arriver à ses fins, quitte à ce que par moments, House of Cards se rapproche d’une autre s’étant terminé paradoxalement en 2013 : Breaking Bad. Puisque là ou la série de Vince Gilligan donnait à voir la montée en puissance d’un prof de chimie devenu producteur de métamphétamines, elle le parait aussi d’une sorte de garde-fou moral, une barrière de sécurité campée par sa femme, Skylar. Les plus fans de la série le reconnaitront d’ailleurs : le désamour général adressé envers le personnage ne tient finalement pas de la performance de l’actrice qui l’incarne, mais bien du symbole qu’elle incarne. Ici, un constant rappel à la réalité, à la normalité mais surtout à la morale. Dès lors, le personnage apparait comme frustrant pour ne pas dire passablement ennuyeux tant, au détour d’arguments somme toute sensés et que d’aucuns partageraient allègrement dans ce cas de figure, elle cherche à arrêter l’ascension fulgurante de notre héros. 

Pour en revenir à House of Cards, l’exercice est plus insidieux puisque aucun personnage digne d’intérêt n’occupe cette fonction. Ainsi, pas de garde-fou à l’ascension de notre héros qui donc n’a d’ennemi que nos yeux ou, dans la logique de cet argument, notre intérêt et notre soutien. Et cet état de fait se verra constamment souligné par la série, qui au fur et à mesure de ses épisodes donnera à voir toute la volatilité de ce système américain des plus complexes. Que ça passe par le système électoral (abordé dans la saison 4), l’intervention au Moyen-Orient (saison 3), les rivalités avec la Russie ou l’acoquinage du gouvernement avec des milliardaires pour financer des projets internes (saison 2), la série entend surtout confronter notre « héros » à des situations aux apparences insolubles pour dresser une éventuelle limite morale qu’il (ou par la force des choses, nous) serait tenté de ne pas franchir. Mais on est à Hollywood, donc le simple fait de caster Kevin Spacey en rôle principal est déjà un gros indice en soi quant à la prétendue droiture morale du personnage. Dès lors, on se doute que le personnage ne sera pas des plus aimables ou prompts à véhiculer des valeurs aptes à le transformer en politicien de l’année. Ce manque de surprise pourrait paraitre à première vue négatif, mais nulle offense ne sera faite de considérer que toutes les séries à tendance politique ne peuvent guère prétendre à innover dans ce domaine. Ici, la seule innovation (encore que) réside dans le fait que le personnage n’a que faire de l’intérêt général et sert avant tout le sien, mais surtout n’a que mépris pour la fonction à laquelle il aspire. Ce qui l’intéresse finalement, n’est pas tant la taille du fauteuil, comme il le dira textuellement dans un épisode, mais bel et bien le pouvoir que ce dernier traduit. En ça, on peut y voir une énième série politique comme il en fleurit un paquet outre-Atlantique, mais ça serait oublier que la personne à la base de la série se nomme David Fincher. Ou le chantre de l’anticonformisme, le roi des personnages inadaptés sociaux & le révélateur des failles du système qu’on appelle la société. De facto, la série fait plus que sonder les rouages d’un système que l’on sait décadent et corrompu jusqu’à la moelle, mais donne à voir des personnages qui contribuent eux-mêmes à cet état de fait, non par omission comme on serait tenté de le croire, mais par action. Ils choisissent d’être des raclures, des anti-héros et tout ce qui s’ensuit. Cela provoque un bouleversement de paradigme assez édifiant puisque en procédant de la sorte, la politique en tant qu’instance, que profession, s’en retrouve dépossédée de toute noblesse. Cela ne devient juste, derrière le lambris officiel de la fonction, qu’un amas de charognards prêts à s’étriper pour rester en poste.

A ce titre, la série n’écarte à aucun moment les entités attendues dès lors qu’on cause pouvoir. De la même sorte qu’une fleur a besoin d’une abeille pour la pollinisation, nos politiciens ont besoin de lobbyistes, journalistes et autres contrepoids à leur emprise pour mieux se révéler. Rien que la saison 1 le prouvera d’ailleurs, tant l’un des principaux arcs du personnage de Frank Underwood sera une liaison non officielle entretenue avec une journaliste émérite qu’il va manipuler à outrance pour arriver à ses fins. En plus de montrer qu’il est un colossal connard avec ses semblables – comprendre ici des gens ambitieux -, cette liaison sera aussi le catalyseur des ambitions du showrunner Beau Willimon. En effet, il sera amusant de voir qu’au milieu de la fiction naturellement essaimé par le récit, House of Cards se plonge également dans des éléments de scénario qui sentent le vécu.

Ainsi, à l’instar de Reagan, Lincoln ou Kennedy avant lui, le président Underwood subira une tentative d’assassinat, sera la cible d’une procédure de destitution, et on assistera même à un sorte de remake de l’élection Bush face à Al Gore en 2000, dont le résultat ne s’est décidé qu’à l’issue d’une procédure que d’aucuns qualifieraient de litigieuse. Tout ça pour dire qu’à l’instar du genre de l’horreur, le format politique dispose lui aussi de pré-requis, de thèmes qu’il semble être obligé d’aborder sous peine de rater la richesse que ces derniers peuvent amener à l’ensemble. On notera toutefois, Fincher oblige, que la série se veut avant tout une sacrée étude de personnages. Au pluriel oui car là où d’aucuns pourraient penser que Frank Underwood est la pièce centrale du récit, la série fait le pari de dépeindre certes l’ascension d’un homme, mais constamment aidée, si ce n’est portée par d’autres. Ca passe par son chef de cabinet/homme à tout faire/lieutenant loyal à l’extrême, sa femme (génialement campée par une Robin Wright terrifiante à souhait en harpie sans pitié), ou même son garde du corps. Tous possèdent ainsi une réelle plus-value dans le récit et on sera parfois étonné de la façon qu’ont eu les différents showrunners à intriquer les différents arcs narratifs dans une histoire globalement cohérente.

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Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
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