Limbo : l’enfer de l’immigration selon Ben Sharrock

Limbo, de l’Écossais Ben Sharrock, a choisi l’Absurdistan loufoque pour dénoncer une sombre réalité de nos contrées : l’immigration forcée de nombreux êtres humains, échoués en terre inconnue, si ce n’est hostile.

Synopsis de Limbo :  Sur une petite île de pêcheurs en Écosse, un groupe de demandeurs d’asile attend de connaître son sort. Face à des habitants loufoques et des situations ubuesques, chacun s’accroche à la promesse d’une vie meilleure. Parmi eux se trouve Omar, un jeune musicien syrien, qui transporte où qu’il aille l’instrument légué par son grand-père.

 

The Strangers

Limbo est une comédie qui ne nous fait pas toujours rire. Ben Sharrock, un jeune cinéaste d’Édimbourg dont c’est ici le deuxième film, colle aux basques de personnages tourmentés, des réfugiés parqués sur une lointaine île écossaise, véritablement dans les limbes du titre, en attendant le saint Graal de l’Immigration, ou au contraire l’obligation à quitter le territoire britannique. Rien de comique donc, et pourtant, empreint de beaucoup de légèreté.

Le protagoniste est Omar (Amir El-Masry), un réfugié syrien, musicien talentueux dans son pays, dont la famille est éclatée entre la Syrie, Istanbul et l’Écosse, au gré des opportunités. Il est la face sombre de ce groupe de migrants plutôt insouciants. Lorsque ses amis d’infortune s’écharpent sur des épisodes de Friends ou participent au concours de karaoké de cette région isolée, loin de tout, Omar demande au contraire en bougonnant ce qu’il y a de drôle dans leur situation. Car ainsi va le métrage de Sharrock : des comiques de situation qui vont de pair avec une gravité parfois insoutenable.

Certains partis pris de mise en scène font furieusement penser à Aki Kaurismaki. Le côté politique du propos de Ben Sharrock, sa tendance à une certaine poésie dans la composition de ses scènes, l’inadaptation de sa petite troupe aux coutumes du pays d’« accueil », tout fait penser au singulier finlandais, et c’est tout à l’honneur du jeune écossais, qui n’oublie pas son style propre.

Limbo est traversé de multiples thématiques. Le racisme bien sûr, mais aussi son corollaire, si l’on peut dire, comme avec ce berger qui accueille Omar avec bonhommie, sans préjugé mais avec de la curiosité, de l’humanité en un mot. Mais se déploient également des  sujets tels que la résilience ou l’amitié. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le film n’est pas une succession de saynètes abordant ses différentes facettes les unes derrière les autres. Au contraire , les personnages y évoluent dans un continuum cohérent, émaillé de flashbacks de la vie d’avant, et chacune de leur décision est véritablement ancrée dans une vie antérieure, des difficultés et des souffrances qui donnent une image des réfugiés contraire aux clichés et aux préjugés des habitants.

Limbo est un beau mélange d’images et de dialogues. Porté par de magnifiques paysages terriblement isolés, le film est très visuel. Certaines scènes sont quasi opératiques, celles dans les landes autour d’une cabine téléphonique, celles de l’attente du passage du facteur, porteur d’une nouvelle qu’on redoute et qu’on espère à la fois, et même celles du foyer des réfugiés : les plans d’ensemble lors des cours d’accoutumance aux cultures dispensées par l’excellente Sidse Babett Knudsen (Borgen), ou au contraire le languissement chargé d’ennui des uns et des autres sur le tapis ou dans leur lit.

Mais Limbo est également émouvant dans les dialogues, les échanges, les réminiscences de ces hommes au bout d’un continent qui ne veut pas toujours d’eux. Le film est plutôt taiseux, et la parole y est aussi parcimonieuse que pleine de sens. Tout comme pour le reste de leur difficile existence, on économise les mots, et on préfèrera plutôt communiquer joliment avec un regard ou un sourire.

Un mélange réussi de réalités sociales rarement mises en image , et de poésie de l’absurde, Limbo est un film grave et léger qu’on aurait tort de négliger, de la part d’un cinéaste qu’il faudra désormais suivre de près.

 

Limbo– Bande annonce

 

 

 

Limbo- Fiche technique

Titre original : Limbo
Réalisateur : Ben Sharrock
Scénario : Ben Sharrock

Interprétation : Sidse Babett Knudsen (Helga), Kenneth Collard (Boris), Amir El-Masry (Omar), Vikash Bhai (Farhad), Ola Orebiyi (Wasef), Kwabena Ansah (Abedi), Sodienye Ojewuyi (Hamad), Cameron Fulton (Plug), Lewis Gribben (Stevie), Silvie Furneaux (Cheryl), Iona Elizabeth Thomson (Tia)
Photographie : Nick Cooke
Montage : Karel Dolak, Lucia Zucchetti
Musique : Hutch Demouilpied
Producteurs : Lizzie Francke, Irune Gurtubai, Angus Lamont
Maisons de Production : Caravan Cinema, British Film Insitute
Distribution (France) : L’Atelier Distribution
Récompenses :  Meilleur réalisateur, meilleur film, meilleur acteur , meilleur scenario aux BAFTA Scotland 2021
Durée : 104min.
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie :  04 Mai 2022
Royaume-Uni– 2020

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Festival

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Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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