Eaux profondes, d’Adrian Lyne : liaisons fatales

Le retour du cinéaste britannique Adrian Lyne (9 Semaines ½, Liaison fatale) après un silence radio de deux décennies, ne manque pas de surprendre. Le mini-événement s’avère toutefois un pétard mouillé. Renouant avec la veine du thriller érotique qui l’a rendu célèbre, Lyne en livre une version atone et à peine incarnée, notamment par un Ben Affleck complètement sorti de sa zone de confort. Eaux profondes est le premier film érotique produit par Disney (via 20th Century Studios) depuis un autre fameux navet, Color of Night, en 1994. Espérons que ce soit le dernier. 

Si le nom d’Adrian Lyne n’est sans doute plus très familier pour la jeune génération, il faut rappeler que le metteur en scène britannique fut une sorte de roi Midas du début des années 80 à la première moitié des années 90. S’il remporta son premier succès planétaire – malgré des critiques désastreuses – avec le musical Flashdance en 1983, Lyne s’imposa rapidement, et durablement, comme un spécialiste du genre érotique. Il signa ainsi notamment les œuvres ô combien cultes 9 Semaines ½ (1986), Liaison fatale (1987) et Proposition indécente (1993), parmi lesquelles il convient de ne pas oublier le très recommandable – quoique dans un genre différent – L’Échelle de Jacob (1990). Le cinéaste, qui a fait toute sa carrière aux États-Unis, chatouilla un peu trop le puritanisme de sa patrie d’adoption en adaptant en 1997 le roman de Nabokov Lolita, une production de prestige au casting dominé par Jeremy Irons, un bon film qui fut hélas boudé outre-Atlantique. Après un nouvel opus érotique assez subtil mais peu inspiré, Infidèle (2002), Adrian Lyne partit s’installer en France et on n’entendit plus parler de lui pendant près de vingt ans.

A vrai dire, son retour inattendu faillit tourner au vinaigre avant même la sortie d’Eaux profondes, initialement prévue en novembre 2020, repoussée à trois reprises avant que le film ne soit tout simplement retiré du calendrier. Finalement, il fut récupéré par la plateforme de vidéo à la demande Hulu (dont le propriétaire est Disney) pour son exploitation américaine, et confié à Amazon Prime à l’international. Ce discret déclassement dans l’ordre des priorités des sociétés de production est sans nul doute la version contemporaine de ce que les mélomanes des années 90 connaissaient sous l’appellation explicite de « direct to video »…

La signification de ce sort peu enviable est d’autant plus claire lorsque l’on considère, outre le retour de Lyne derrière la caméra à plus de 80 ans, son budget conséquent (près de 50 millions de dollars) et son casting de stars dominé par le duo Ben Affleck-Ana de Armas, qui auraient dû lui valoir en toute logique un autre traitement. L’emballage et l’effet d’annonce ne peuvent en effet dissimuler bien longtemps les carences d’une œuvre qui s’apparente à un ersatz de ce qu’Adrian Lyne maîtrisait parfaitement il y a trente ans…

Le film est une adaptation d’un roman de Patricia Highsmith publié en en 1957, déjà porté à l’écran en 1981 par Michel Deville, avec Isabelle Huppert et Jean-Louis Trintignant dans le rôle du drôle de couple. Dans un patelin de Louisiane, le mariage de Vic et Melinda Van Allen ne semble plus tenir qu’à une vague conservation des apparences, leur fille Trixie et la fortune de Vic, un ingénieur en robotique ayant développé une puce installée sur les drones de combat de l’armée américaine. Un autre élément assure cet équilibre précaire : Vic accepte de fermer les yeux sur les nombreux écarts de son épouse, qui en profite allègrement. Poussé dans ses retranchements, le placide Vic cède pourtant à la jalousie… et commence à zigouiller un à un les amants de Melinda.

De cette intrigue toxique imaginée par une auteure auquel le cinéma doit beaucoup, Lyne et ses scénaristes Zach Helm et Sam Levinson ont tiré une histoire qui prend l’ornière dès le départ. Eaux profondes repose en effet sur deux éléments essentiels, son couple de protagonistes et la tension psychologique sur fond de sexe et de jalousie. Or, aucun des deux ne fonctionne. Choix de casting, direction d’acteurs et construction des personnages se conjuguent pour faire de Vic et Melinda un couple auquel on ne croit jamais. Ben Affleck et Ana de Armas semblent jouer chacun une partition différente, la seconde dans le registre sensuel et insupportable d’une nymphomane provocatrice, tandis que le premier force le sous-jeu et l’apathie, le rendant particulièrement peu crédible tant comme partenaire sexuel auquel Melinda se donne de temps en temps, que comme prédateur éliminant les conquêtes de son épouse. La relation ambiguë et perverse entre mari et femme, centrale dans le roman et indispensable à l’intrigue, est ici incompréhensible (Vic ne pourrait supporter le comportement d’une telle femme que par un amour qu’il exprime avec mollesse mais n’incarne jamais). Pire, l’évolution des personnages au gré des homicides de Vic les rend de plus en plus incohérents. Un exemple parmi d’autres : totalement paniquée après le meurtre du séduisant Charlie, Melinda est persuadée de la culpabilité de son mari et est logiquement furieuse. Quelques minutes plus tard, plus rien n’y paraît ; la voilà séduite à nouveau par Vic qu’elle croyait dépourvu d’amour-propre…

Créer une telle relation malsaine et perverse nécessitait une subtilité dont Eaux profondes est hélas dépourvu. Le scénario semble sans cesse hésiter entre plusieurs voies, finissant par les emprunter toutes l’une après l’autre. Ainsi, l’absence de réaction de Vic le présente comme un être faible et dominé, subissant son sort avec résignation. Remonte alors à la surface la nature profonde de cet un animal à sang froid, énigmatique et cruel, suggéré par une improbable passion pour les… escargots. Quant à Melinda, on se demande bien quelle est sa motivation profonde, le film se contentant d’exploiter l’indéniable sex-appeal d’Ana de Armas sans lui donner plus d’épaisseur, si ce n’est via quelques volte-face improbables… La tension sexuelle, pourtant le « fonds de commerce » d’Adrian Lyne, ne convainc guère plus, l’absence d’alchimie entre de Armas et Affleck étant patente – en même temps, quel étrange choix de casting que Ben Affleck pour ce type de rôle ! Ne reste alors que la sensualité de la comédienne cubaine, insuffisante pour rendre ce couple crédible (voire seulement sexy) à l’écran. Last but not least, le suspense de la dernière séquence de poursuite mène à une conclusion au ridicule consommé, comme jadis dans les modestes téléfilms américains diffusés sur TF1 sous l’étiquette « Hollywood Night »…

Eaux profondes, c’est comme du Adrian Lyne tourné par un admirateur d’Adrian Lyne. Tous les éléments sont là, mais la mayonnaise ne prend jamais. Sans que le film ne soit un ratage complet (il se regarde sans déplaisir), le moins que l’on puisse dire est que le grand retour du cinéaste britannique se fait dans l’indifférence la plus complète. Faut-il dès lors encore lui souhaiter un avenir au cinéma ? Nous, en tout cas, préférons garder du cinéaste le souvenir des grandes heures…

Synopsis : Vic et Melinda Van Allen forment un couple aisé de la Nouvelle-Orléans dont le mariage s’écroule sous le poids de la rancœur, de la jalousie et du doute. Alors que leurs provocations et manipulations mutuelles s’intensifient, les choses se transforment en un jeu mortel du chat et de la souris lorsque les amants de Melinda commencent à disparaître. 

Eaux profondes : Bande-annonce

Eaux profondes : Fiche technique

Titre original : Deep Water
Réalisateur : Adrian Lyne
Scénario : Zach Helm et Sam Levinson (d’après Eaux profondes de Patricia Highsmith (1957))
Interprétation : Ben Affleck (Vic Van Allen), Ana de Armas (Melinda Van Allen), Tracy Letts (Don Wilson), Grace Jenkins (Trixie Van Allen)
Photographie : Eigil Bryld
Montage : Tim Squyres et Andrew Mondshein
Musique : Marco Beltrami
Producteurs : Arnon Milchan, Guymon Casady, Benjamin Forkner et Anthony Katagas
Sociétés de production : 20th Century Studios, Regency Enterprises, Entertainment One, New Regency, Keep Your Head Entertainment 360 et Film Rites
Durée : 115 min.
Genre : Thriller érotique
Date de sortie : 18 mars 2022
États-Unis – 2022

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Festival

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