Bruno Reidal : Confession d’un (jeune) homme dangereux

En choisissant de revenir sur un célèbre crime commis au début du XXe, le premier long-métrage de Vincent Le Port – Bruno Reidal – parvient avec maestria à raconter l’inracontable.

 En 1905, dans le Cantal, un jeune séminariste de 17 ans décapite sans raison un enfant en pleine forêt. Alors qu’il est en prison, un groupe de psychiatres le somme de relater les raisons qui l’ont poussé au crime.

 L’art des raconter des histoires (criminelles)

Bruno Reidal. Ce nom ne dit peut-être rien. Il a pourtant défrayé la chronique judiciaire au début du XXe. Moins connu que Jack l’éventreur ou Lacenaire, Bruno Reidal dispose néanmoins d’une certaine célébrité. Il constitue, en effet, l’antonomase d’un crime aussi incompréhensible que sanguinaire. Nous sommes dans le Cantal en 1905. Après avoir décapité un enfant, un adolescent vient, de son plein gré, se rendre à la police. Bruno Reidal, confession d’un meurtrier retrace l’ensemble des événements qui ont mené une jeune séminariste de 17 ans à commettre l’irréparable. Présenté à la Semaine de la critique, en 2021, le premier long-métrage de Vincent Le Port se distingue par la maîtrise de son scénario autant que par la qualité de son montage.

Adapter la réalité à la fiction est un art que le cinéma pratique depuis plus d’un siècle. Encore plus si cela concerne des crimes. L’art de raconter des histoires criminelles basées sur des faits réels a toujours fasciné le septième art. Le cinéma hexagonal a toujours été friand de ce genre cinématographique.

Citons évidemment L’Affaire Dominici (1973) de Claude Bernard-Aubert, Le Juge et l’assassin (1976) de Bertrand Tavernier ou plus récemment encore La Prochaine fois je viserai le cœur (2018) de Cédric Anger. Ces films ont tous la particularité de se dérouler dans la campagne. Il est vrai que le crime est très souvent – pour ne pas dire systématiquement – mis en scène dans un milieu urbain. Bruno Reidal va à l’encontre de la tendance actuelle. Vincent Le Port revient sur un fait divers oublié dans les limbes de l’histoire policière. En résulte une œuvre dense, qui tient autant du polar que du film historique.

 Confession d’un enfant du siècle

Bruno Reidal est un film de confession plus qu’une œuvre d’action. Ici, il n’est nullement question de traque ou de course-poursuite. On ne cherche pas à savoir qui est le tueur mais à comprendre pourquoi ce dernier a tué. Cette différence est capitale. Elle implique une mise en scène inversée. Le cinéaste commence par la fin pour raconter le début, avant de revenir au présent. Le film fait des allers-retours entre le passé et le présent. Incarcéré, Bruno Reidal est, en effet, invité par le professeur Lacassagne à expliquer l’origine de ses pulsions meurtrières. Le meurtrier est, ainsi, sommé de livrer sa propre version des faits. Le film opère un mouvement de bascule. Nous ne sommes ni du côté des policiers ni du côté des victimes. La narration est entièrement subjective, bercée par la voix off du jeune meurtrier.

Bruno Reidal n’omet rien. En se plongeant dans sa mémoire, le jeune homme livre ses mémoires. Il lègue à la postérité l’inexplicable qui tente (vainement) d’être expliqué. Le héros revient sur son enfance malheureuse où la misère côtoie l’absence d’amour. Le cinéaste ne cherche à juger ni à excuser son personnage. L’œuvre tente de montrer les mécanismes qui peuvent – dans certains cas – mener au crime. Il ne faut toutefois pas voir le film comme une sorte de manuel de psychologie (meurtrière) pour les nuls. Bruno Reidal n’est pas un film à thèse. Ici, la fiction prend le pas sur la réalité.

L’œuvre propose sa propre vision d’un fait historique à l’intérieur duquel un personnage émet lui-même son opinion. Bruno Reidal partage son point de vue. Il est invité à se juger lui-même (et non l’inverse). C’est à lui que revient le rôle d’examinateur et de juge. Vincent Le Port brise le code classique qui consiste à faire du public un témoin à part entière. L’enquête est confiée au tueur plutôt qu’au spectateur. La confession subvertie le cahier des charges du traditionnel film policier. Nous sommes sommés, par l’enchaînement des faits, d’apprendre à voir l’être humain derrière le monstre présumé.

 Un crime dans la tête

En retraçant la trajectoire chaotique d’un meurtrier, Vincent Le Port dresse le portrait d’un milieu rural austère marqué la violence du quotidien. Bruno Reidal est un enfant du siècle. Le personnage semble pris en otage par des penchants sanguinaires qu’il tente de juguler par la religion. La vie du héros prend des allures de chemin de croix. Le cinéaste évoque la dureté de la vie rurale.

Le Cantal est un personnage à part entière dans l’histoire. L’aspect idyllique du paysage contraste avec la violence du crime commis. Si l’œuvre est évidemment marquée par l’influence de Bertrand Tavernier, elle revendique également – dans une moindre mesure – l’influence d’un Zola. A l’instar du romancier naturaliste, le cinéaste décortique l’origine du crime. Il n’épargne aucun détail familial ou sexuel. Le moindre élément est pris en compte afin d’établir la feuille de route ayant conduite un adolescent à peine pubère au meurtre. Ici, c’est le meurtrier qui a la parole et non le réalisateur. Ce dernier s’efface derrière le récit de son personnage. Cette plongée subjective dans la tête d’un tueur permet d’éviter tout manichéisme stupide. La frontière est, de fait, mince entre le bourreau et sa victime.

La Banalité du mal 

Bruno Reidal démonte un à un les clichés autour des psychopathes. Le film choisit de donner la parole au meurtrier plutôt qu’au psychiatre. Cela n’annule, toutefois, ni la responsabilité ni la gravité du crime commis. L’objectif est de troubler le public. Ce dernier sort, en effet, de sa zone de confort habituelle. Le spectateur est tour à tour perplexe, amusé et dégoûté. Celui-ci est placé à l’intérieur des rouages conscients et inconscients du crime. Vincent Le Port a à cœur de mobiliser son public.

Mettre en scène l’inimaginable devient, ainsi, paradoxalement propice à l’usage de l’esprit et du recul critiques. Le spectateur est sommé de prendre en compte la part humaine que révèle le crime. Nous sommes forcés de constater la banalité du mal.

Bande-annonce – Bruno Reidal 

Fiche technique – Bruno Reidal

Titre original : Bruno Reidal, confession d’un meurtrier
Réalisation et scénario : Vincent Le Port
Interprétation : Dimitri Doré (Bruno Reidal), Jean-Luc Vincent (Professeur Lacassagne), Tino Vigier (Blondel).
Production : Roy Arida et Pierre-Emmanuel Urcun (Stank)
Sociétés de production : Stank ; Capricci et Arte France Cinéma (coproductions) ; SOFICA Cinéventure 5
Société de distribution : Capricci
Pays : France
Format : couleur
Genre : drame biographique
Durée : 1h40
Dates de sortie : 23 mars 2022

 

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