« Lord Gravestone » : vampirisme à l’époque victorienne

Le scénariste Jérôme Le Gris et le dessinateur et coloriste Nicolas Siner s’associent à l’occasion de la série Lord Gravestone, dont l’excellent premier tome, « Le Baiser rouge », vient de paraître aux éditions Glénat.

Les premières pages du « Baiser rouge » prennent pour cadre l’Angleterre de 1806. John Gravestone est encore un enfant, dont le père, Lord Luther, est parti combattre des monstres, par conviction. Le lecteur ne va pas tarder à découvrir que derrière cette ouverture se cache un profond traumatisme qui affectera toujours le jeune héros, très bien caractérisé, presque vingt années plus tard : la mort de sa mère, traquée par une meute de loups, et son refus, par peur, de la serrer une dernière fois contre lui. Il n’en faut pas plus à Jérôme Le Gris et Nicolas Siner pour fixer les repères graphiques et scénaristiques de ce premier tome : John va se frotter à des créatures surnaturelles, mû par une certaine tradition familiale, le tout dans un univers victorien pré-Dracula et éminemment sépulcral.

Le baiser rouge est l’antichambre du vampirisme, une première étape préfigurant la transformation d’un être humain en une créature assoiffée de sang. Cette dernière va être éventée à travers l’histoire de Camilla von Holbein, fille unique d’un bourgeois de Leipzig tombée sous le charme d’un vampire, le prince Achéron. Tandis que Lord Luther et son frère Théophile cherchent à mettre fin aux agissements de ce dernier, ils blessent par mégarde Camilla, qui ne sera sauvée qu’à la faveur du fameux baiser rouge. Cette histoire est doublement engageante : bien ficelée, elle constitue un arc narratif passionnant ; mais en sus, elle est annonciatrice d’une vengeance à venir, qui se portera évidemment sur John Gravestone…

Un autre arc va venir se glisser dans « Baiser rouge ». John s’éprend de Mary, qu’il finit par épouser dans le dos de son père, lequel, passablement irrité, le menace de mort le jour de leur union. En plus d’entrer en résonance avec l’époque victorienne, ce mariage interdit va servir de prétexte à l’enchevêtrement des arches narratives, puisque Camilla en profite pour se rappeler au bon souvenir des Gravestone (dont le nom, vous en conviendrez, est pour le moins programmatique). Ces intrigues, rondement menées, prennent place dans une imagerie que ne renieraient pas Tim Burton ou Francis Ford Coppola. Nicolas Siner met ainsi son sens du cadre et ses traits fins au service d’un album particulièrement réussi.

Lord Gravestone : Le Baiser rouge, Jérôme Le Gris et Nicolas Siner
Glénat, mars 2022, 56 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.