Rien à foutre d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, décollage immédiat

Rien à foutre est un titre qui annonce la couleur. Sous les traits lumineux de l’excellente Adèle Exarchopoulos, les cinéastes dessinent avec talent une jeunesse désenchantée, minée par une société de plus en plus mercantile et individualiste.

Synopsis de Rien à foutre :  Cassandre, 26 ans, est hôtesse de l’air dans une compagnie low-cost. Vivant au jour le jour, elle enchaine les vols et les fêtes sans lendemain, fidèle à son pseudo Tinder «Carpe Diem». Une existence sans attaches, en forme de fuite en avant, qui la comble en apparence. Alors que la pression de sa compagnie redouble, Cassandre finit par perdre pied. Saura-t-elle affronter les douleurs enfouies et revenir vers ceux qu’elle a laissés au sol ?

 

Lost in translation

Il y a tant à dire sur Rien à foutre, le premier long d’Emmanuel Marre et de sa compagne Julie Lecoustre, présenté à la semaine de la Critique au festival de Cannes en Juillet 2021.

Présenter d’emblée les deux réalisateurs  comme un couple n’est pas anodin ni gratuit. Ce travail d’équipe, comme en général leur méthode de travail (mélange de professionnels et de non professionnels, notamment), est l’antithèse de l’un des thèmes principaux de leur film : l’ultra-moderne solitude d’une certaine jeunesse d’aujourd’hui. Cassandre (Adèle Exarchopoulos, belle et presque mystérieuse) est une partie de cette jeunesse, une hôtesse de l’air de 26 ans, dans une compagnie moyen-courrier low-cost comme il en prolifère. Son éternel air détaché, toujours un peu au bord de l’ahurissement,  rend parfaitement compte du propos du film, le manque d’attachement, ainsi que le côté très mélancolique du film.

Rien à foutre est divisé en deux parties pas si distinctes, puisque le tout est traversé par la lumière d’Exarchopoulos.  Dans sa première moitié, les cinéastes ont à cœur de mettre en exergue la brutalité d’un métier qui ne fait plus rêver que les gamines de huit ans et moins. Un métier féminin où pourtant, même les syndicalistes qui poussent les hôtesses à faire la grève sont des hommes. Un emploi qui isole terriblement, où les plus proches confidents ne sont que d’autres hôtesses et stewards avec qui on cohabite, loin de chez soi, dans des banlieues lointaines de villes touristiques sans relief. Emmanuel Marre expliquait sur les ondes que l’idée de ce scenario leur était venue lors d’un voyage, en ayant croisé le chemin d’une vraie hôtesse en larmes, en proie à un chagrin dont elle n’avait personne à qui le partager.

Le film a un côté métronomique qui ponctue la lassitude et l’ennui qui accompagnent la vie de Cassandre et de ses collègues. Basée à Lanzarote, elle tient le coup grâce aux shots répétitifs qu’elle s’octroie tous les soirs en boîte de nuit. Martelant le pavé avec ses talons et sa valise cabine, dans un silence assourdissant, Cassandre promène sa solitude d’homme en homme, de plage en plage, ad nauseam

Dans l’attente de jours qu’elle espère meilleurs, d’une compagnie-étalon qu’elle rêve  de rejoindre, la protagoniste revient sur le plancher des vaches. Elle retrouve ses amis d’enfance, engoncés dans une vie encore plus médiocre que la sienne, sans la perspective d’un glamour qui n’existe pas, mais que Cassandre dépeint, d’ailleurs plus à elle-même qu’aux autres. Elle retrouve la douceur d’une famille, aussi brisée soit-elle. Cette deuxième partie de film est peut-être un peu moins bien réussie, car elle n’est sous-tendue que par une intrigue assez mince qui ne peut décemment pas se développer outre-mesure. On remarquera toutefois le travail d’Adèle Exarchopoulos, qui donne vie à ces respirations ténues, avec un regard, l’esquisse d’un sourire, la tête comme toujours dans le ciel, ce ciel si ingrat qui ne lui pardonne rien.

Rien à foutre est , comme son titre l’indique, un très beau film sur une situation étrangement nihiliste, dont la dernière séquence, plutôt que de ramener la féérie du spectacle qui s’y joue et la joie d’une hôtesse qui a gravi un échelon de plus dans son métier, donne à voir une réalité plutôt glaçante : où qu’elle soit, l’histoire de Cassandre semble être un éternel recommencement d’une vie rêvée qui vire un peu à la fois au désenchantement quasi-permanent .

 

Rien à foutre – Bande annonce

 

Rien à foutre – Fiche technique

Réalisateur : Emmanuel Marre & Julie Lecoustre
Scénario : Emmanuel Marre & Julie Lecoustre, en collaboration avec Mariette Désert

Interprétation : Adèle Exarchopoulos (Cassandre Wassels), Alexandre Perrier (Jean Wassels), Mara Taquin (Mélissa Wassels), Arthur Egloff (Arthur), Tamara Al Saadi (Dounia), David Martinez Pinon (Superviseur Base), Soraya Amate (Colocataire Cassandre), Martina Amato (Colocataire Cassandre)
Photographie : Olivier Boonjing
Montage : Nicolas Rumpl
Producteur : Benoit Roland, Coproducteur : Alexandre Perrier
Maisons de Production : Wrong Men North, Kidam
Distribution (France) : Condor Distribution
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  02 Mars2022
France – Belgique – 2021

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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