« Two-Lane Blacktop » de Monte Hellman : de l’ombre à la lumière

Afin de célébrer le cinquantenaire du film et d’honorer la mémoire de son réalisateur, Monte Hellman, décédé en avril dernier, retour sur les traces de Two-Lane Blacktop. Un road-movie esthétique, philosophique et énigmatique. Une œuvre aujourd’hui devenue classique.

Un échec commercial

Two-Lane Blacktop sort en salles en juillet 1971. Une sortie peu rentable, sans doute éclipsée par le succès du film de Denis Hopper, Easy Rider (1969) s’appropriant avec fougue le cinéma contestataire américain. Désormais culte, Two-Lane Blacktop ne parvient cependant pas à toucher le public des seventies. Ni la présence à l’écran de James Taylor, auteur-compositeur-interprète folk du très acclamé album « Sweet Baby James » (1970), ni celle de Dennis Wilson, célèbre batteur des Beach Boys, ne saura convaincre le public de l’époque.

Et pour cause ? Le film est perçu comme lent, peu spectaculaire, trop mystérieux. Loin du monde explosif de la drogue et du sexe, proéminent dans d’autres œuvres du genre, Two-Lane Blacktop raconte de manière presque lacunaire l’histoire de deux amis passionnés de voitures, entreprenant une course contre un inconnu (Warren Oates), sur la Route 66, à bord de leur Chevrolet 1955. Un défi avec une récompense à la clé : le gagnant recevra la voiture du perdant.

En avril 1971, le magazine Esquire publie l’intégralité du scénario de Rudy Wurlitzer, la page de couverture qualifiant le film de l’un des potentiels meilleurs films de l’année. Pourtant, l’échec cuisant de Two-Lane Blacktop au box-office pousse le magazine à inclure ce (faux) pronostic dans sa célèbre liste de fin d’année, Dubious Achievement Awards (prix de la réussite douteuse en quelque sorte). Il faut attendre des années plus tard, et surtout 2012, lorsque le film est inscrit au « National Film Registry », pour que les qualités esthétiques et historiques de l’œuvre soient considérées à leur juste valeur.

Des personnages inconnus

En un sens, il est difficile de résumer le film de Monte Hellman. D’abord, parce que les personnages n’ont pas de noms, pas de prénoms. Ils semblent n’exister que dans l’univers de la fiction, sans avoir de passé, ni de futur. La pellicule du film qui prend feu à la fin semble aller dans ce sens. Et puis, rien n’est clairement expliqué, encore moins les motivations réelles des personnages. Le spectateur est souvent laissé face à cette question : qui sont-ils vraiment ? S’agirait-il de deux hommes qui parlent peu car pris dans des rêveries lointaines et existentialistes ? Ou alors simplement de deux passionnés de course, peu bavards car concentrés sur le prix ?

L’arrivée de la jeune fille (Laurie Bird) corse les choses puisque son rôle dans la fiction est encore moins clair. Elle semble être une apparition, un personnage rêvé. Voyageant d’une voiture à l’autre, voguant d’un homme à l’autre, la jeune fille est un esprit libre, s’affranchissant de tout, et notamment des règles scénaristiques puisqu’elle pourrait être tout le monde, ou personne à la fois. La jeune fille vit au jour le jour. Sans attaches, matérielles ou sentimentales, elle finit par s’en aller, à la recherche de nouvelles aventures.

Le personnage de Warren Oates, appelé GTO, le concurrent lors de la course, est tout autant insolite. A priori, il est celui qui parle le plus de lui et donc celui qui a un passé. Néanmoins, il semble s’écrire au fil de la fiction tant ce qu’il raconte de lui est toujours différent. Ces personnages qui nous restent étrangers, toute la fiction durant, incarnent assurément l’un des éléments ayant le plus déstabilisé les spectateurs. À peine esquissés, ils marquent l’entrée dans un monde insolite faisant d’eux des seconds rôles d’un film où ils jouent les premiers rôles. Un film qui, en définitif, ne parlent pas vraiment d’eux.

Une réussite indépendante et étrange

Le propos initial de Two-Lane Blacktop, celui de la course de voitures à travers les États-Unis, devient lui-même un prétexte. Il n’est plus si crucial de savoir qui gagne ou qui perd, tant le film semble oublier bien vite cet aspect. Si les personnages sont donc sans réelle épaisseur, le scénario semble l’être tout autant. Alors, pourquoi parler de ce film ? Pourquoi cette œuvre est-elle désormais culte ?

D’une certaine façon, le public de cinéma souhaite toujours voir à l’écran des épopées, des grandes fresques. Même lorsqu’il s’agit de films indépendants, le public attend une histoire, d’amour ou d’amitié. Avec Two-Lane Blacktop, Monte Hellman propose un nouveau genre de cinéma. Un cinéma du rien mais extrêmement réfléchi sur le tout.

Certes, le film est joué par deux stars de la musique américaine mais manque quelque peu de musique. Et certes, le film est un road-movie moins épique que d’autres. Mais c’est justement dans les petites choses que résident la force de Two-Lane Blacktop. Une œuvre existentialiste, qui prend son temps. Un film qui nous parle, justement parce qu’il représente une Amérique différente, moins spectaculaire mais tout aussi vraie.

Two-Lane Blacktop nous embarque finalement dans un étrange voyage qui nous bouscule par sa simplicité.

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