Les Mots de Taj de Dominique Choisy : portrait d’un jeune Afghan arraché à sa terre natale

Dans le bouleversant documentaire Les Mots de Taj, Dominique Choisy retrace à l’envers le périple de Tajamul, son fils adoptif ayant fui l’Afghanistan à l’âge de quatorze ans. De l’urgence du départ de Kaboul au danger des routes clandestines, le réalisateur de Ma vie avec James Dean raconte chaque douloureuse étape d’un pèlerinage sensible aux frontières de l’Europe, à travers le regard profond et clairvoyant d’un jeune homme sur l’enfant vulnérable qu’il a été. Un témoignage précieux, rare, à la fois intense et vital, qui dénonce le cynisme d’un monde moderne encore incapable de faire face à l’effroyable réalité des réfugiés. 

Dans Les Mots de Taj, road-movie sensible et universel sur la dure réalité des « voyageurs des territoires que l’on doit quitter », le cinéaste amiénois Dominique Choisy accompagne son fils adoptif tout au long de son parcours d’exil inversé, de la France vers l’Afghanistan. Ensemble, ils cheminent et traversent ainsi une dizaine de pays (Suisse, Autriche, Hongrie, Serbie, Macédoine du Nord, Grèce, Turquie puis Iran), en direction de cette lointaine terre natale, région instable balayée par les guerres et soumise à l’incurie de ses dirigeants.

© Les Mots de Taj – La Voie Lactée

Au cœur de ce documentaire-portrait poignant qui sensibilise notre société privilégiée aux dangers des routes clandestines, l’itinéraire de Tajamul, jeune garçon spontané, généreux et hyper mature, fait jaillir le passé enfoui et les souvenirs émus de l’adolescent vulnérable, affamé, épuisé qu’il était lorsqu’il a dû quitter les siens et fuir Kaboul à seulement quatorze ans. Une périlleuse aventure intérieure rappelant le terrible témoignage de Reza Jafari, autre réfugié Afghan du même âge arrivé sur le sol français en 2009.

Faisant corps avec les regards, la caméra à l’épaule arpente les halls de gares, aéroports, parkings, aires d’autoroutes, champs de pylônes, plages et autres lieux de passage, croise en chemin d’autres visages invisibles, persécutés, expulsés, eux aussi en route pour l’Europe, auxquels elle donne tour à tour la parole.

Sans aucun artifice de mise en scène, Dominique Choisy capte des ambiances et des sentiments bruts, livrés crus. En effet, à mesure qu’il avance aux côtés de Taj, le réalisateur des Fraises des bois et Ma vie avec James Dean parvient à restituer tous les états émotionnels qui habitent son héros écorché au sourire pudique, de l’angoisse à la détresse en passant par la colère et l’épuisement. Surgissent ensuite l’étrange gêne de revisiter, en tant que touriste muni d’un précieux passeport, ces nombreux endroits transitoires où déambulent des « ombres », le malaise de se sentir finalement accueilli après avoir longtemps compté parmi les exclus, parqués dans des camps et lourdement stigmatisés.

Fruit d’une longue introspection, ce bouleversant périple à rebours rend hommage à ceux qui ont péri ou frôlé la mort car ils tentaient de fuir le régime des talibans. Alors que chaque escale prend un sens symbolique, chaque endroit questionne ce que l’être humain laisse derrière lui, Taj, lui, se remémore des parcelles intimes de son existence pour les confier directement à son père. En chemin, il nourrit des chiens sauvages, mime les contorsions de ses camarades pour embarquer sous des poids lourds, retrouve son grand frère Mushtaq puis, dans l’une des séquences les plus émouvantes, se recueille sur la tombe de sa sœur ainée dans le cimetière désert de Kaboul.

De même, là où la peinture devient à la fois l’arme et l’exutoire de l’artiste Casamançais Yancouba Badji dans Tilo Koto de Sophie Bachelier et Valérie Malek, Les Mots de Taj travaille quant à lui sur l’errance, le trajet, la frontière et le rapport à l’autre par le biais du langage. Celui qu’il faut apprendre pour communiquer, s’intégrer à un autre peuple, se familiariser avec une nouvelle culture, « faire famille » avec des étrangers. Mais aussi le vocabulaire à assimiler pour transmettre, partager son histoire, trouver sa voie dans sa quête de dignité et crier son espoir éteint sur le rap commercial de Black M ou les chants traditionnels de Sarban, surnommé « le Frank Sinatra de l’Afghanistan ».

Les Mots de Taj vaut également pour sa qualité esthétique, notamment la précision de ses cadrages et la volupté de ses travellings d’accompagnement : ici, la beauté orageuse des paysages et la lumière de la nature dialoguent constamment avec la rudesse morose du souvenir du voyage contraint. Un film essentiel sur l’humain et sa rage de vivre à l’heure où l’Europe évoque la construction de murs anti-migrants pour maîtriser ses frontières.

Sévan Lesaffre

Les Mots de Taj – Bande-annonce

Synopsis : À quatorze ans, Tajamul a fui l’Afghanistan pour venir jusqu’en France. Six ans plus tard, il a voulu refaire le voyage, mais à rebours, d’Amiens jusqu’à Kaboul, pour raconter et montrer ce qu’il a vécu pendant le trajet qui a fait de lui un réfugié. Des mots pour celles et ceux qui ne peuvent pas, ne peuvent plus parler. Les Mots de Taj est certainement un témoignage, mais c’est aussi le portrait d’un jeune homme d’aujourd’hui en qui résonne le fracas du chaos du monde.

Les Mots de Taj – Fiche technique

Avec : Tajamul Faqiri-Choisy, Aurore Leturcq, Jennifer Obaton, Fathia Fellah, Markéta Zikovà, Heni Szikszai, Mushtaq Faqiri-Sofizadeh…
Réalisation : Dominique Choisy
Scénario : Dominique Choisy
Production : Nathalie Algazi, François Drouot, Marie Sonne-Jensen
Photographie : Henri Desaunay
Montage : Léo Ségala
Musique : Bertrand Belin
Distributeur : La Voie Lactée
Durée : 1h58
Genre : Documentaire
Sortie : 24 novembre 2021

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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