« Reckless » : mieux valait ne pas s’en souvenir

Ed Brubaker et Sean Phillips sont de retour aux éditions Delcourt avec Reckless. On retrouve la patte caractéristique du duo infernal dans un album sombre où les faux-semblants et les failles émotionnelles s’avèrent nombreux.

Los Angeles, années 1980. Ethan Reckless est l’homme à appeler pour des services en dehors de tout cadre légal. Il menace, frappe, exécute. Cinéphile gérant le cinéma El Ricardo, il mène une double vie : le soir, il visionne une énième fois La Nuit du chasseur, le jour il laisse éclater une dualité qui n’a rien à envier à celle du révérend Powell. Tout a commencé avec un mari à retrouver, qui s’était tiré avec les économies familiales. Mais aujourd’hui, il se met à disposition de tous ceux qui ne le rebutent pas et sont capables de le couvrir d’or. Précisons toutefois que son or à lui, ce sont les cachetons et l’herbe.

On le sait, Ed Brubaker aime apparier ses personnages à toutes sortes de fêlures psychologiques. Ethan Reckless est un ancien agent du FBI infiltré dans l’underground révolutionnaire, devenu amnésique à la suite d’une explosion, mais encore assailli par les sentiments profonds qui le lient à Rainy Livingston, son ancienne compagne, sœur d’un leader contestataire sur lequel il enquêtait. « En dehors de la colère – et même ça, c’est rare –, la plupart de mes émotions sont hors de portée », confie-t-il en qualité de narrateur. C’est ainsi un homme déshumanisé, presque éteint, que mettent en scène Brubaker et Phillips. Le dilemme auquel Reckless a dû faire face avait en effet de quoi briser un homme : poursuivre la mission que lui a confiée l’organisation qui a financé ses études ou fuir avec la femme dont il était tombé amoureux, en courant le risque de tout perdre.

Comme à l’accoutumée, Ed Brubaker et Sean Phillips usent et abusent des cartouches, nappent leur univers d’un pessimisme criant, exploitent à foison les faux-semblants et les gueules cassées. Trépidant, critique envers la guerre et les agences gouvernementales, questionnant la morale et la fidélité, Reckless ne déroge pas aux succès passés d’un tandem coutumier des publications de grande qualité. On ne peut par ailleurs s’empêcher de songer, à la lecture de cet album, que le Out of business de la couverture a une valeur programmatique évidente.

Car à bien y regarder, Ethan Reckless est un homme piégé dont le boulot consiste précisément à aider ses clients à se libérer de leurs carcans. Ses défaillances mémorielles, ses accoutumances, ses blessures sentimentales, ses troubles identitaires l’empêchent de se réaliser en tant qu’homme, ou même d’y voir clair sur son passé. Les péripéties auxquelles il est confronté constituent autant de prétextes pour révéler ses fêlures, ses doutes et ses douleurs intérieures. Graphiquement réussi, Reckless adjoint les dérives individuelles et existentielles à celles des superstructures telles que le FBI, l’armée ou la CIA, renforçant encore le pessimisme qui en colorait le récit.

Reckless, Ed Brubaker et Sean Phillips
Delcourt, octobre 2021, 144 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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