« Lanceurs d’alerte » : comment les préserver ?

Flore Talamon et Bruno Loth publient aux éditions Delcourt Lanceurs d’alerte, un album récapitulant neuf entretiens avec des lanceurs d’alerte (la plupart menés virtuellement, suite au confinement). Santé, écologie, cybersécurité, paradis fiscaux, police, politique : les auteurs explorent différents domaines, mais s’emploient à chaque fois à faire preuve de pédagogie sur les critères de protection à observer avant tout acte de dénonciation.

Suspicion de pollution des sols à l’acide par ArcelorMittal. Système politico-mafieux à Grenoble, où une filiale de la Lyonnaise des Eaux finance un journal recevant ses ordres de la mairie en échange d’une mainmise privée sur les anciens services publics de l’eau. Potentiels faits de maltraitance et de racisme dans les dépôts des tribunaux de Paris. Infractions aux règlements européens lors du transport et de l’abattage de vaches gestantes dans un grand abattoir. Soupçons d’homicides involontaires et de tromperies, mais aussi de manquements dans le contrôle et l’information, de la part d’un grand laboratoire pharmaceutique. Possibles failles dans la sécurité informatique de la part d’une société éditrice de logiciels. Lanceurs d’alerte est constitué de neuf récits authentiques, adaptés en bandes dessinées, projetant le lecteur dans des secteurs aussi variés que l’industrie pharmaceutique, l’abattage d’animaux, la gestion d’une grande ville ou encore les paradis fiscaux. En ce sens, l’album contribue à la veille sociale et citoyenne qu’il semble appeler de ses vœux – et qu’il entend protéger en dispensant des conseils utiles aux futurs lanceurs d’alerte.

Préfacé par Irène Frachon, rendue célèbre par l’affaire du Mediator, Lanceurs d’alerte double en effet chaque récit d’une fiche comprenant des astuces pour préserver son anonymat, recueillir des preuves, respecter les cadres légaux, créer ou sensibiliser des associations, interpeller les médias, etc. Ainsi, n’importe laquelle des neufs affaires soulevées trouve son prolongement naturel en fin de récit, sous forme de « fiches conseils » reprenant certains éléments des événements contés. Et ce modus operandi se voit encore nanti de deux glossaires, respectivement sur les infractions et les aspects techniques. Cette dimension didactique se trouve clairement au cœur du projet de Flore Talamon et Bruno Loth. La première citée annonce ainsi dans son avant-propos : « Dans ce contexte (où le lanceur d’alerte est précarisé, menacé, calomnié, etc., ndlr), il a semblé utile d’éclairer le lecteur sur les manières de lancer une alerte avec succès, c’est-à-dire de signaler et de faire cesser des agissements répréhensibles en évitant d’y laisser toutes ses plumes. » Trois dispositifs sont ensuite évoqués : la protection juridique, les autres formes de protection, l’anonymat.

Indépendamment des précieux conseils qu’ils prodiguent, les auteurs parviennent aussi à tenir le lecteur en haleine en reprécisant les éléments constitutifs des neuf affaires présentées. Vertigineuse est en effet la plongée dans une société où faux-semblants, mensonges, collusions et corruptions semblent régner en maîtres. Car ce qui transparaît invariablement des récits de Flore Talamon et Bruno Loth, c’est l’immense courage de ceux qui ont osé braver l’omerta, parfois au péril de leur famille, de leur travail ou de leur réputation, souvent en s’attirant toute une série d’ennuis juridiques dont ils se seraient évidemment bien passés. Devenir lanceur d’alerte ne s’improvise pas, malgré la loi Sapin 2 censée protéger ceux qui osent dénoncer des activités illégales ou contraires à l’intérêt public. C’est peut-être ce qui ressort le plus nettement de cet album : le chemin s’annonce encore long avant que toutes les entraves à la veille sociale et citoyenne ne soient levées. Heureusement, certains, dont les auteurs font partie, s’en soucient.

Lanceurs d’alerte, Flore Talamon et Bruno Loth
Delcourt, octobre 2021, 200 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.