Respect de Liesl Tommy : la voix d’Aretha

Tout comme Lady Sings the Blues (1972) ou le tout récent Billie Holiday, une affaire d’État portés respectivement par Diana Ross et Andra Day, Respect raconte, à travers la destinée tourmentée d’Aretha Franklin, le pouvoir de séduction exercé par la star. Hélas, en obéissant trop scrupuleusement au cahier des charges du biopic musical, Liesl Tommy, qui signe son premier long-métrage, émousse les aspérités d’une femme hantée par un traumatisme indélébile, devenue pionnière de la lutte des droits civiques aux côtés du pasteur Martin Luther King. Il y a ici trop peu d’idées de mise en scène pour donner un quelconque relief à l’ensemble.

Dès sa plus tendre enfance, Aretha Franklin est plongée dans l’univers du gospel. Elle grandit à Detroit et côtoie, par l’intermédiaire de son père, l’influent révérend Clarence LaVaughn Franklin (Forest Whitaker), des pointures de la soul music telles que Dinah Washington (Mary J. Blige), Sam Cooke, Duke Ellington et Mahalia Jackson. Elle sort son premier disque « Songs of Faith » à quatorze ans, âge où l’on se cherche encore des modèles tout en rêvant de gloire, puis signe un contrat en 1960 chez Columbia pour enregistrer plusieurs albums jazz sans grand succès.

Six ans plus tard, toujours à la recherche de la chanson qui va forger sa légende dans le paysage musical américain, Aretha Franklin rejoint la firme Atlantic Records où le producteur Jerry Wexler (Marc Maron) donne un nouvel élan à sa carrière. C’est à cette époque que la chanteuse remanie, avec ses sœurs Carolyn et Erma, le hit d’Otis Redding pour en faire l’hymne féministe, l’incantation militante (« R.E.S.P.E.C.T ») que l’on connaît aujourd’hui et qui donne son titre au premier long-métrage de Liesl Tommy.

Comme le veut la tradition hollywoodienne, ce biopic musical aborde avec sérieux chaque facette (le père toxique, l’amant violent, la ferveur religieuse, la transe des messes gospel, les problèmes d’alcool, l’engagement politique, l’histoire afro-américaine) d’une femme malheureusement instable — ballottée entre studios d’enregistrement, concerts à guichets fermés et réunions de famille catastrophiques –, une bête de scène que seule la musique peut parvenir à canaliser instantanément. Certes, la réalisatrice joue la carte de la pudeur et laisse judicieusement hors champ l’épisode douloureux du viol de la jeune « Ree », mais ne semble pas pour autant vouloir aller au fond des choses.

En effet, il y a ici trop peu de résonances et d’idées de mise en scène abouties pour donner un quelconque relief à l’ensemble. De facture très classique, Respect peine à trouver son identité, à spécifier son style. Il obéit donc scrupuleusement au cahier des charges du genre, se contentant souvent de juxtaposer les tubes incontournables de l’artiste pour retracer les temps forts de son ascension fulgurante et illustrer son drame personnel. Par exemple, les paroles de « Nature Boy » et « I Never Loved A Man (The Way I Do) » racontent le coup de foudre de la chanteuse pour Ted White — incarné par Marlon Wayans —, qui deviendra son mari et manager, « Chain of Fools », elle aussi symbole de l’émancipation féminine, explique sa revanche vis à vis des hommes tandis que le final sur le chant sacré « Amazing Grace » suggère son retour sur le droit chemin, sa rédemption après une lente descente dans l’enfer de l’addiction.

Hélas, cet exercice d’hybridation entre le répertoire et les éléments de fiction ne suffit pas à ressusciter le génie d’Aretha Franklin et Respect, qui s’achève brutalement sur la reconstitution du mythique concert de 1972 filmé par Sydney Pollack, n’est finalement pas à la hauteur de la fresque attendue. Reste évidemment la performance vocale de Jennifer Hudson, dont la voix cuivrée fut choisie par la reine de la soul elle-même quelques années avant sa mort.  

Bande-annonce

Synopsis : La carrière et l’ascension d’Aretha Franklin, de ses débuts comme enfant de chœur dans l’église de son père à sa renommée internationale.

Respect – Fiche technique

Avec : Jennifer Hudson, Forest Whitaker, Marlon Wayans, Tituss Burgess, Audra McDonald, Marc Maron, Audra McDonald, Marc Maron, Heather Headley, Kimberly Scott, Hailey Kilgore, Saycon Sengbloh, LeRoy McClain, Albert Jones, Tate Donovan, Myk Watford, Skye Dakota Turner, Gilbert Glenn Brown, Mary J. Blige…  Réalisation : Liesl Tommy
Scénario : Tracey Scott Wilson, d’après une idée originale de Callie Khouri
Production : Scott Bernstein
Photographie : Kramer Morgenthau
Montage : Avril Beukes
Décors : Ina Mayhew
Costumes : Clint Ramos
Musique : Kristopher Bowers
Distributeur : Universal Pictures International France
Durée : 2h25
Genre: Biopic / Musical
Sortie : 08 septembre 2021

Note des lecteurs4 Notes
2

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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