Population : 48 (dans un premier temps)

Le titre indique le nombre d’habitants de Caesura, patelin très isolé dans le désert du Texas. Là, toutes et tous ont fait un choix : y terminer leurs jours avec une bonne partie de leurs souvenirs effacés. C’est une expérience menée par un mystérieux institut pour neutraliser des criminels irrécupérables et protéger quelques témoins que l’oubli soulagera.

Les habitants de Caesura n’utilisent pas son nom officiel, mais Blind Town (la ville aveugle), car ici et du fait de l’effacement des souvenirs, tout le monde vit dans une paix qui n’est que relative. En effet, comme le souligne l’accroche de l’édition de poche : « Tout le monde est coupable. Personne ne sait de quoi. » Et puis le doute est entretenu par le fait que, parmi les pires criminels du pays, se trouvent quelques témoins, donc des innocents. Ceci dit, le village comporte au moins un réel innocent, puisque Fran Adams qui est arrivée ici parmi les premières, il y a maintenant huit ans, était alors enceinte. Depuis, elle élève son fils Isaac.

Se faire un nom

Le roman s’ouvre avec l’arrivée à Caesura de quatre nouveaux pensionnaires. Ainsi, le compte annoncé par le titre est sujet à caution. Mais, on s’en doute, bien des points sont sujets à caution à Caesura et les nouveaux vont l’apprendre en même temps que nous lecteurs (lectrices). Première chose pour toute personne intégrant Caesura : choisir un nom, car l’original fait partie des données effacées. Pour y remédier, le shérif propose aux nouveaux de choisir un nom et un prénom dans deux listes : celle des anciens vice-présidents des États-Unis et une liste d’acteurs/actrices célèbres. Autant dire que l’effet à la lecture est assez particulier, puisqu’à Caesura on trouve un Errol Colfax, un Hubert Gable, un Orson Calhoun, un Gerald Dean, un William Wayne, etc. Quant au shérif, il s’appelle Calvin Cooper.

Une paix relative

Tout cela pourrait donner une ambiance relativement tranquille, puisque chacun occupe un bungalow. Mais ce serait trop simple, même si cela dure depuis 8 ans. Un matin, le shérif Cooper constate un suicide par arme à feu. Problème, à Caesura, personne n’est censé posséder d’arme à feu. Lui-même laisse généralement la seule officiellement recensée dans un tiroir de son bureau.

Des innocents ?

Comment en douter, la situation à Caesura devient explosive, entre des hommes et femmes au passé chargé avec énormément d’incertitudes. Le fait qu’il y ait parmi eux des témoins (donc des innocents) n’est-il pas un leurre uniquement destiné à entretenir le doute ? Quant au seul innocent certain, le jeune Isaac, comment justifier son maintien à Caesura ? Il a le droit de vivre sa vie et tout le monde en est convaincu, à commencer par sa mère qui a reculé d’année en année la tentative du retour dans le monde. En effet, à Caesura, nul n’est retenu contre son gré. Fran Adams pourrait donc emmener Isaac dehors à tout moment. Malheureusement, les habitants du village ne sont absolument pas préparés à affronter le monde. Tous ont bien enregistré que les derniers ayant tenté le grand saut n’ont pas survécu bien longtemps.

Vérités et faux-semblants

Autre souci dont on se rend compte au fur et à mesure que l’intrigue progresse : tout n’est pas aussi clair qu’on voudrait le faire croire à Caesura. Déjà, Calvin Cooper n’a de shérif que la fonction que les uns et les autres veulent bien lui reconnaître, car son étoile n’a aucune valeur réelle. D’autre part, William Wayne est quelqu’un au passé tellement chargé qu’il attire malgré tout l’attention de l’extérieur, comme une vedette. Enfin, que penser des nouveaux arrivants ? Il semblerait qu’il existe un certain nombre de combines et calculs autour de la ville. Et si certains affichaient un faux effacement des souvenirs ? Et si d’autres s’arrangeaient pour recevoir malgré tout des nouvelles personnelles de l’extérieur ? Sans compter certains signes distinctifs comme des tatouages qui ne s’effacent pas et peuvent donner des indications précises sur le passé de leurs possesseurs ? Bref, on peut se demander quelle est la véritable motivation de la présence ici des uns et des autres.

L’art de faire grimper la tension

L’américain Adam Sternbergh joue avec un beau savoir-faire d’une situation originale dont il tire parti de manière astucieuse. Il organise son roman en faisant monter la tension et en jouant par révélations progressives. Il passe avec aisance d’un personnage à un autre, dans des situations assez différentes. L’ensemble se lit donc assez bien et rapidement. On pourrait néanmoins reprocher à l’auteur de se permettre quelques facilités qui nuisent un peu à la crédibilité de tout ce qu’il a mis en place. En particulier, on peine à admettre que les membres de l’institut directement responsables de la mise en place de Caesura puissent faire réapparaître des souvenirs plus ou moins à volonté, comme si une simple manipulation pouvait les faire disparaître et réapparaître. Sinon, il joue parfaitement avec les révélations successives sur le passé des uns et des autres pour créer une atmosphère irrespirable. C’est clair qu’avec un tel rassemblement d’individus dangereux et sans scrupules, la moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres.

Population : 48, Adam Sternbergh
‎Super 8 éditions, octobre 2018
 
 
 
 
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3.5

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